La sortie d’un film, pour un réalisateur, c’est un peu comme la naissance d’un enfant ? Comment vit-on cela ?

C’est une sensation très particulière, oui, un jour vraiment spécial. C’est comme si tu jetais deux ans de boulot, comme ça, à l’appréciation des gens. Mais je ne le vis pas comme un jour angoissant. On m’envoie des textos avec des chiffres, par exemple, mais je les lis à peine. D’autant plus que les conditions aujourd’hui (entretien réalisé mercredi, ndlr) sont exceptionnelles. Il fait 20 degrés, alors qu’il en faisait -9 à la même époque l’année dernière. Les salles sont presque vides, personne n’a envie de s’enfermer dans une salle avec ce temps. Mais c’est au bout de quelques jours, quelques semaines que l’on pourra tirer les bilans.

On imagine que tu es quand même impatient de savoir si ton film a plu ?

Heureusement, on a les avant-premières qui nous servent de filets. On sent, lors des projections, comment les gens réagissent, on entend les rires de la salle. Nous, depuis le festival de l’Alpe d’Huez (le film a été récompensé du prix du public, ndlr), on a senti les gens réagir. Partout, les réactions étaient très positives, ça nous a beaucoup rassurés. A Bondy, par exemple, c’était un moment très fort. Mais je ne passe pas mon temps à lire les critiques. Ce matin, j’ai juste lu Le Parisien, j’ai vu qu’on avait eu 4 étoiles, c’est pas mal (sourire).

Tu as passé l’essentiel de ta vie en banlieue, comme professeur, comme militant associatif, comme fondateur et rédacteur en chef du Bondy Blog aussi… Ce film, c’est une sorte de retour aux sources ?

Ce film, il raconte ce que j’ai toujours essayé de faire : sortir de mon milieu, rencontrer des gens d’ailleurs, faire venir ces gens dans mon milieu. Ce film est largement tiré de mes expériences, et notamment au Bondy Blog. On a reçu beaucoup de gens, des Parisiens, des étrangers, qui sont parfois restés très longtemps. Mais il a toujours été plus facile pour nous d’aller les rencontrer que de les faire venir. C’est cette notion d’échange qu’on interroge dans le film. Jusqu’ici tout va bien, c’est presque l’achèvement de 25 ans de militantisme des quartiers, comme animateur de centres de loisirs, de maisons de quartier, de soutien scolaire, fondateur de plusieurs associations, le Bondy Blog… C’est la fin d’un cycle. Comme si une page se tournait.

Sur les réseaux sociaux, la bande-annonce avait suscité quelques critiques, certains te reprochant de perpétuer quelques clichés. Comment fait-on rire avec la banlieue ?

Je pense qu’on fait rire avec la banlieue comme on fait rire avec tout. On joue sur les travers, sur les déviances. D’une manière générale, la comédie vient de la surprise, de la caricature. Mais j’ai essayé, dans ce film, d’aller plus loin que cette caricature. C’est pour ça qu’il ne faut pas juger le film avant de le voir, la bande-annonce est forcément réductrice… J’ai voulu montrer une diversité des profils, montrer tout ce qu’il existe dans les quartiers. Si tu ne montres que les mecs à la casquette à l’envers, là, tu es dans la caricature. Il faut aller chercher les choses qui sont à la fois cinématographiques, potentiellement comiques, mais aussi chercher des choses qui sont réelles, qui sont dans les quartiers. Dans une cité, il y a des Sadek, des Harry, des Mariama, des Samy… C’était ça, l’objectif.

Ce film, tu l’as fait pour faire rire, mais aussi pour faire réfléchir, probablement ? Est-ce qu’on peut parler de morale derrière l’histoire ?

Oui, complètement. Il y a une vraie réflexion sur le potentiel des quartiers, sur l’énergie incroyable qui est gâchée, sur la frustration de gens qui ne se sentent pas utilisés à leur bonne valeur. La discrimination à l’embauche, elle existe et elle est vécue comme une grande injustice par certains, impossible à surmonter. C’est un film qui prolonge mon engagement de toujours. Militer, c’est convaincre un maximum de gens, convaincre des gens qui ne sont pas convaincus. L’entresoi de gens qui s’auto-congratulent, j’ai beaucoup fait. Aujourd’hui, il faut aller chercher les autres et le cinéma me permet de faire ce travail-là. A Perpignan, à Bordeaux, ou ailleurs, je montre ce film à des gens qui ne connaissent pas les banlieues, qui en ont peur, parfois. Le cinéma permet d’agir sur les mentalités, sur les préjugés. Le jour où le film passera sur TF1, je serais bien heureux que des millions de gens voient cette histoire.

Globalement, est-ce que tu trouves que les quartiers populaires sont bien traités par le cinéma français ?

Moi, les films que je préfère sur la banlieue sont des films dramatiques, souvent violents. Prenons l’exemple de Chouf. C’est un très bon film mais ça n’est pas réaliste. Il y a 22 morts dans le film, ça tire dans tous les sens ! Je ne connais pas de quartier où il y a eu 22 morts en 24 heures. Ces films poussent une certaine dramaturgie pour donner de l’intensité à leur film, façon La Haine ou Ma Cité va craquer.

Ce qu’on comprend, c’est qu’il est difficile de faire un film « normal » sur la banlieue ?

J’espère qu’on ne sera pas toujours obligés d’aller chercher du cliché, une kalash ou la religion pour faire rire. Le cinéma tord forcément un peu la réalité : on fait de la fiction, pas du documentaire, donc c’est forcément un point de vue, un regard qu’on développe. Mais il faut suffisamment de choses différentes pour que tout le monde s’y retrouve. Il ne faut pas que tout le monde fasse le même film. Plus les gens des quartiers auront des caméras, plus il y aura de films, plus on avancera. Dans le cinéma américain, italien ou asiatique, les gens issus des minorités font des comédies musicales, des comédies, des drames… C’est ça, le chemin à prendre. Les gens qui vont au cinéma à Rosny, ils veulent qu’on montre des gens qui leur ressemblent. C’est ce qu’on a essayé de faire dans ce film.

Propos recueillis par Ilyes RAMDANI

Jusqu’ici tout va bien, de Mohamed Hamidi, avec Malik Bentalha, Gilles Lellouche et Sabrina Ouazani, sorti en salles le 27 février 2019

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