Cannes 2013. Il y a des hommes de l’ombre qu’on retrouve toujours derrière la lumière. Mohamed Hamidi, 40 ans, en fait partie. Derrière le Bondy Blog, les sketchs de Jamel Debbouze et le long-métrage Né quelque part en lice aujourd’hui pour la Caméra d’Or à Cannes, il y a lui. 

Sélectionné in extremis dans la section Cannes Spécial de la 66e édition du Festival de Cannes, le premier long-métrage Né quelque part est éligible pour la Caméra d’Or 2013. Un plaisir selon Mohamed Hamidi. « Je ne m’y attendais pas. Déjà, faire un film c’était une surprise. L’écrire, non, parce que je l’ai écrit depuis un moment, sous forme de récit.On m’a proposé de le transformer en film, je l’ai fait. On m’a proposé de le réaliser, je n’étais pas sûr de pouvoir et puis ça s’est fait étapes par étapes ».

Tourné au Maroc avec Tewfik Jallab et Jamel Debbouze, Né quelque part raconte l’histoire d’un jeune français devant se rendre en Algérie pour régler les problèmes de concession paternelle. Un récit inspiré de la vie de Mohamed puisque son père était malade au moment de l’écriture de ce récit. « Il avait construit une baraque énorme avec l’argent qu’il avait récolté durant ses quarante années de boulot chez Peugeot et j’ai réalisé qu’on allait quasiment jamais y passer de temps. J’ai voulu à tout prix y aller, j’ai vu toute la famille qui était restée et je me suis demandé ce qui se serait passé si on avait inversé les rôles ».

Mais les rôles ne se sont pas inversés. Les parents Hamidi arrivent en France, lui ouvrier, elle mère au foyer (« forcément avec neuf enfants ») et Mohamed, benjamin de la famille, naît en 1972 à Bondy. Il y connaît une enfance « nombreuse et joyeuse » : « on écoutait les Beatles, on avait les cheveux longs… Mon père était assez ouvert là-dessus ». Par l’entremise de ses grandes sœurs, Mohamed fréquente les bibliothèques, lit Stendhal à douze ans, écoute Brassens, Brel, Aznavour et se met à la guitare, au funk, au jazz.

« Bon élève » à l’école, Mohamed se définit comme « un pur produit du 93 » : son bac Eco en poche, c’est à Saint-Denis qu’il suit des études d’économie-gestion puis en candidat libre qu’il passe le CAPES et l’agrégation, tous deux obtenus. « Fierté » de son entourage, Mohamed, toujours humble, n’en tire aucune gloire : comme son long-métrage, son cursus scolaire s’est construit « par étapes ».

ne-quelque-part-affiche-516d3fd8aa00fne-quelque-part-affiche-516d3fd8aa00fDéjà à 17 ans, Mohamed se tourne vers la jeunesse et travaille comme animateur. Puis vient le temps de l’enseignement. Dans des lycées de Bobigny, des BTS, puis à Sciences Po Paris où il enseigne les Nouveaux Médias à l’époque où émerge le Bondy Blog. Car Mohamed fait partie des premiers bondynois à avoir tendu la main en 2005 à Serge Michel, son fondateur suisse, et à reprendre le flambeau du site une fois l’équipe partie.

De cette expérience à laquelle il s’est consacré à plein temps pendant deux ans – il en est l’actuel président – Mohamed est satisfait : « quand je vois qu’aujourd’hui une quarantaine de jeunes gravitent autour du Bondy Blog, qu’une vingtaine de jeunes sont dans des rédacs et travaillent, qu’on a cinq emplois, des locaux, une émission télé, je suis hyper fier ».

Mais l’ascension de Mohamed ne s’arrête pas là. En 2008, il fait la connaissance d’un humoriste français, Jamel Debbouze, qui cherche des auteurs avec qui collaborer. Le frère de Mohamed travaillant à Canal + et une autre personne lui parlent de lui alors Jamel décide de le rencontrer. « On s’est vu, revu, il m’a demandé un coup de main sur un premier truc, ça s’est super bien passé, sur un deuxième, puis un peu de direction d’écriture, des découvertes d’auteurs et après, il y a eu son spectacle ». De là s’enchaîne trois ans de travail passionnant, mais toujours ce désir latent de faire quelque chose de son récit délaissé.

Car Mohamed aime le cinéma. Birdy, les comédies italiennes « qui passent du rire aux larmes » et les films de Cassavetes l’ont beaucoup marqué tout comme l’idéologie des films de Ken Loach. Dans le cinéma français de ces cinq dernières années, Mohamed regrette que le propos soit « de moins en moins important » sous prétexte qu’il faut « juste monter des histoires qui fassent des entrées ». Néanmoins ravi que ses producteurs lui aient laissé une latitude en matière de casting et de scénario, Mohamed a tout de même souhaité co-scénarisé son film avec un scénariste, Alain-Michel Blanc.

Si la banlieue n’est que brièvement abordée dans Né quelque part, c’est aussi parce que certains films abordant cet espace le désolent profondément par leur caricature : « des comédies, des drames, des histoires de mafia ou de drogue, comme si en banlieue on ne pouvait pas avoir des histoires d’amour ou de conscience normales ».

Alors, pour la filmer, Mohamed fait le choix de raconter l’histoire « de ses habitants » et rédige le scénario d’un prochain film qu’il tournera à la campagne « parce que c’est bien de se décaler plutôt que de coller tout le temps sa caméra au pied des immeubles».

Claire Diao

Bande annonce de Né quelque part

[youtube]http://youtu.be/FMaS5EGhp2M[/youtube]

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021