La semaine dernière, je reçois un coup de fil inattendu de la mairie d’Epinay-sur-Seine (93), je chek ! On me sollicite afin que je puisse participer à la Journée nationale de la déportation du 24 avril. A moi, l’habitant des prairies parsemées de rognures et de béton armé. Celui qui réside dans les quartiers sensibles de la ville et loin d’être la personnalité du coin. A moi, le chrétien, qui suis très éloigné à cet instant de ce groupe de la population spinassienne, les juifs.

La responsable des relations publiques de la mairie m’explique au téléphone que, cette année, l’objectif est de rapprocher les communautés. Je l’écoute, ému. Pour la première fois en France, les déportés venant d’outre-mer, du continent africain ainsi que les Afro-Américains auront en ce jour commémoratif de la libération des camps de concentration un hommage. Elle sollicite ma participation, j’accepte immédiatement.

Pourquoi font-ils appel à moi ? Parce que le maire me calcule ? Pas du tout. Parce que je suis petit-fils d’ancien combattant ? Nullement. De droite, de gauche ? Rien à voir. Tout simplement par ce que je suis engagé dans les activités de ma ville. Ce que je dois faire ? Lire un passage du « Journal d’Anne Franck » sur une petite estrade. D’autres liront des portraits de déportés, m’explique cette voix chaleureuse. Fin de la conversation. Assis dans ma chambre de 10 mètres carrés, je me sens honoré.

Quelques jours plus tard j’ai le texte, je le lis, le relis, le décrypte. J’ai découvert la Seconde Guerre mondiale au collège ainsi que ses passages putrides. Aujourd’hui, je m’y confronte au travers de ceux qui l’ont vécue ! Je dois m’en imprégner, car je deviens acteur. Oui, je dois retranscrire l’émotion qui émane de ce texte, le faire partager, le faire revivre à l’assemblée. L’histoire des juifs a des similitudes avec la nôtre, nous qui sommes arrivés dans les cales des bateaux en Europe, aux Antilles, aux Amériques. Je me dois d’être juste dans le ton.

Dimanche 24 avril, l’histoire ouvre parfois ses ruelles étroites et j’y fais un pas dans ce square du 11 Novembre. Il est 9h30, l’air est doux, les chaises sont encore vides. L’atmosphère est paisible, le stress m’envahit quelque peu, j’attends. Les techniciens s’affairent autour de l’estrade. La grande place verte où trône un monument aux disparus de la guerre s’éveille. Il est 10 heures, le soleil chauffe, le square accueille son public. Les représentants municipaux arrivent, les trompettes bousculent les dernières bribes de silence. Toutes les origines sont présentes côte à côte, un beau tableau impressionniste non loin des berges de Seine. La cérémonie débute.

Les portraits défilent et se croisent captivant les esprits. Une tension s’empare de mon mètre quatre-vingt-cinq, c’est mon tour. Je m’avance la tête haute comme les tours qui nous font face. Je prends la parole devant plusieurs communautés qui d’habitude se croisent comme ces portraits. J’y suis, je débite, passant de flow en flow, respirant. J’ai les jambes qui tremblent, m’accrochant aux feuilles de mon texte, je ne lâche pas et donne de la voie. Je regarde l’auditoire dans les yeux par instant, encore quelques lignes. Je me dois d’être juste. Je quitte les planches de bois la tête basse. Le passé vient de me frapper de tout son poids.

De retour sur mon siège noir, la célébration s’étiole, je pense. Les créoles, les juifs me remercient. J’ai participé à la mémoire d’une histoire commune, à un défrichage du passé. Espérant ainsi que les 24 avril comme celui-ci puissent se répandre comme des milliers d’étoiles. Qu’ils abondent dans chaque recoin de notre chère patrie multi-cultuelle et pluri-culturelle.

Julien Trésor

L’extrait du « Journal d’Anne Frank » lu par Julien :

Anne Frank raconte, au début de son journal, les persécutions subies par les Juifs.

« Il faut que je résume l’histoire de ma vie, quoi qu’il m’en coûte.

Mon père avait déjà trente-six ans quand il a épousé ma mère, qui en avait alors vingt-cinq. Ma sœur Margot est née en 1926, à Francfort-sur-le-Main en Allemagne. Le 12 juin 1929, c’était mon tour. J’ai habité Francfort jusqu’à l’âge de quatre ans. Comme nous sommes juifs à cent pour cent, mon père est venu en Hollande en 1933, où il a été nommé directeur de société, spécialisée dans la préparation de confitures. Ma mère, Edith Frank-Hollander, est venue le rejoindre en Hollande en septembre. Margot et moi sommes allées à Aix-la-Chapelle, où habitait notre grand-mère.

Peu de temps après, je suis entrée à la maternelle de l’école Montessori, la sixième. J’y suis restée jusqu’à six ans, puis je suis allée au cours préparatoire. En CM2, je me suis retrouvée avec la directrice, Mme Kuperus, nous nous sommes fait des adieux déchirants à la fin de l’année scolaire et nous avons pleuré toutes les deux, parce que j’ai été admise au lycée juif

Notre vie a connu les tensions qu’on imagine, puisque les lois antijuives de Hitler n’ont pas épargné les membres de la famille qui étaient restés en Allemagne.

A partir de mai 1940, c’en était fini du bon temps, d’abord la guerre, la capitulation, l’entrée des Allemands, et nos misères, à nous les juifs, ont commencé. Les lois antijuives se sont succédées sans interruption et notre liberté de mouvement fut de plus en plus restreinte. Les juifs doivent porter l’étoile jaune ; les juifs doivent rendre leurs vélos, les juifs n’ont pas le droit de prendre le tram ; les juifs n’ont pas le droit de circuler en autobus, ni même dans une voiture particulière ; les juifs ne peuvent faire leurs courses que de trois heures à cinq heures, les juifs ne peuvent aller que chez un coiffeur juif ; les juifs n’ont pas le droit de sortir dans la rue de huit heures du soir à six heures du matin ; les juifs n’ont pas le droit de fréquenter les théâtres, les cinémas et autres lieux de divertissement ; les juifs ne peuvent pratiquer aucune sorte de sport en public. Les juifs n’ont plus le droit de se tenir dans un jardin chez eux ou chez des amis après huit heures du soir ; les juifs n’ont pas le droit d’entrer chez des chrétiens ; les juifs doivent fréquenter des écoles juives, et ainsi de suite, voilà comment nous vivotions et il nous était interdit de faire ceci ou de faire cela. Jacques me disait toujours :« « Je n’ose plus rien faire, j’ai peur que ce soit interdit. » »

Julien Trésor

Paru le 26 avril

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