Molenbeek, un si petit quartier. Le quartier le plus tristement célèbre de Bruxelles. Depuis les événements du 13 novembre, l’étiquette d’épicentre européen du terrorisme lui colle à la peau. L’image lui a été donnée par les médias du monde entier : Molenbeek serait un nid de djihadistes. Elle avait déjà été associée au terrorisme à plusieurs reprises. L’un des assassins du commandant Massoud, en Afghanistan, y a longtemps habité. Tout comme l’un des organisateurs des attentats de Madrid, ou encore Mehdi Nemmouche, le principal suspect de l’attentat au Musée juif de Bruxelles en mai 2014.

Dans les faits, on est bien loin de ces clichés et de cette étiquette que refusent les Molenbeekois, eux-mêmes touchés par le terrorisme. Parmi eux, les jeunes d’origine immigrée sont en première ligne. « On nous a toujours fait comprendre qu’on ne serait jamais vraiment Belges, que des citoyens de seconde zone », constate Mad, manager d’un label rap indépendant. Jeune immigré, pire, jeune rappeur d’origine immigrée. « On est vus comme des marginaux parce qu’on vient de Molenbeek. Et quand tu fais du rap, on t’enferme dans une deuxième bulle ».

C’est du rap 100 % Molem

Ça sonne enjoué, un peu rude aussi. Le beat pulse. Les mots claquent. C’est du rap 100 % Molem. Dans « Ghetto » en feat avec LIM, le rappeur SKY, pur produit de « Molenbeek 1080 » comme il se définit, parle de ce qu’il connaît le mieux : la rue. Le clip cumule plus de 650.000 vues sur YouTube. Une autre de ses collaborations, avec TiiwTiiw et Blanca, a enregistré plus de 5 millions de vues. SKY est loin d’être un inconnu sur la scène rap belge. Il a déjà fait plusieurs premières parties de grands artistes (Booba, Busta Rhymes, Lil Wayne…). Il commence à rapper très tôt sous l’influence de Lunatic, Ärsenik, Fonky Family, fréquente Stromae à l’époque où l’artiste s’essayait au rap, finit par prendre ce qui n’était qu’un « délire » au sérieux.

Mais aujourd’hui, difficile de vivre de sa musique. « Je travaille dans les maisons de quartier (équivalent des MJC). En Belgique, aucun rappeur ne vit du rap, on vit pour le rap », explique-t-il. Modeste, il n’oublie pas d’où il vient. « Je suis fier de représenter la jeunesse de Molenbeek. Je viens moi-même de ce quartier, je sais ce que les jeunes endurent. Je suis comme une sorte de porte-parole… mais pas dans toutes mes musiques ! » tempère-t-il. Pour son ami Dhalsim, également rappeur, « SKY est notre cheval de Troie, il va nous ouvrir les portes de la réussite ».

La réussite, on en est encore loin malheureusement. Pourtant, la scène rap s’est largement développée à Molenbeek grâce à la densité et la richesse de la vie associative et culturelle du quartier. Mais aussi parce que la commune très populaire et défavorisée est le terreau idéal pour ce genre de musique. Il y a également eu l’événement « Molenbeek Métropole Culture 2014 », dont l’hymne a permis de mettre en avant le rap de Molem. Pour Martin Vachiery, journaliste et auteur du documentaire Yo ? Non, peut-être ! « Molenbeek est au cœur du rap belge, c’est l’une des deux plus importantes scènes rap de Bruxelles ». « Les rappeurs de Molenbeek surfent sur le côté présumé sulfureux de leur commune, jouent des clichés qu’on lui attribue. Ils mettent en avant leurs potes, leurs rues. Il y a une sorte de storytellisation de leur quartier, mais pas de glorification. »

Le 13 novembre, un électrochoc

Impossible de ne pas évoquer l’actualité et les événements du 13 novembre avec le groupe de rappeurs. « Une surprise », « un choc », pour tous. L’incompréhension règne. Et un sentiment d’injustice aussi. « On était déjà mal vus au niveau national, maintenant c’est au niveau international. C’est triste » , se désole Kaz Robio. « Les politiques n’ont rien fait pourtant ça fait cinq ans que les jeunes de Molenbeek partent en Syrie », souligne SKY, désabusé.

Il poursuit : « Vivre à Molenbeek a été compliqué bien avant que les médias parlent de nous. On a connu la merde, on sait ce que c’est. Pour les rappeurs, ce n’est pas l’actualité. Même si elle porte à croire le contraire, on aime notre quartier ». Un quartier difficile, certes, mais aucun de ces rappeurs n’aurait aimé vivre ailleurs. « Il y a une convivialité et des rapports humains uniques », raconte Kaz. « Je suis en sécurité à Molenbeek, c’est quand je sors de la commune avec une barbe de 3 jours que je ne me sens pas en sécurité ! »

Le rap est censuré, toutes les portes sont fermées

Le rap belge s’inspire beaucoup de son grand frère français. Il se façonne depuis plus de vingt ans dans un milieu underground très restreint, condamné à émerger de lui-même. Ces difficultés, les rappeurs de Molenbeek en ont fait leur force. « Il faut développer un sens de la débrouille, car on nous n’a rien donné. On fait tout par nous-mêmes : on a notre propre studio, notre propre label, on organise nos concerts. Avec peu de moyens, on arrive à faire de belles choses », décrit Mad le manager de Guillotine Music. Dans le studio refait à neuf, rappeurs de Molenbeek et d’ailleurs, comédiens, potes de passage discutent, échangent. Comme une bande de copains, comme une grande famille. L’ambiance est détendue et bon enfant. David, comédien et humoriste belge, passe faire un coucou aux musiciens… à sa façon : « Hey les gars, ce que vous faites, c’est de la bombe ! ». Quelques pièces plus loin, le chanteur français L’Algérino enregistre un son dans le studio.

« On travaille deux fois plus que les autres, avec deux fois plus de détermination et d’acharnement », confie Kaz Robio, un autre rappeur de Molenbeek. À 33 ans, Kaz admet ne pas vivre de sa musique. Manque d’opportunités, de perspectives. « Pour réussir, il faudrait plus d’exposition, plus de moyens, que je travaille plus aussi », sourit-il. « Le rap est censuré comme s’ils avaient peur de nous. Toutes les portes sont fermées. Tu es obligé de t’exporter si tu veux réussir. Le problème du public belge c’est qu’il est suiveur : si tu réussis ailleurs, alors il t’appréciera », regrette de son côté SKY.

Il n’y a jamais eu de gros succès belge, il y a une manière de ne pas trop se la péter parce qu’on sait que de toute façon on ne vendra pas

« La Belgique est un pays plutôt conservateur en terme de culture », explique Alain Lapiower, directeur de Lézarts-Urbains, une association bruxelloise qui œuvre et milite pour la promotion des cultures urbaines. « Il n’y a jamais eu de gros succès belge, il y a une manière de ne pas trop se la péter parce qu’on sait que de toute façon on ne vendra pas ».
L’une des particularités de la scène rap de Molenbeek demeure dans sa radicalité assumée et revendiquée. « Le message des rappeurs de Molem : vous nous aimez pas, on s’en fout, on est bien entre nous ! », décrit Martin Vachiery. Alors, seul contre tous ? Nous contre les autres ? C’est la principale critique qu’adresse Alain Lapiower à l’encontre des rappeurs molenbeekois : « Ils ne viennent pas à nos événements car ils nous trouvent trop sages, ils se considèrent comme des laissés pour compte alors qu’on essaye de les intégrer. Leurs albums sont assez durs et provocateurs. Leur radicalité les ostracise ».

Malgré une profusion d’artistes, le mouvement rap de Molenbeek reste pauvre en matière de moyens et peu représenté dans les médias, à l’image du rap belge dans sa globalité. Il peine à se faire entendre. Une chose est sûre : ce n’est pas forcément dans les chiffres de vente que se mesure le talent de ces artistes 100 % Molem.

Leïla KHOUIEL

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