Il prend mon petit calepin et griffonne quelques notes.  Pas grand-chose, une idée, comme ça, au cas où je voudrais en savoir un peu plus sur « son coin »,  le XVIIIe arrondissement de Paris.  Juste avant,  Morad admettait qu’avec son groupe, la Scred Connexion, ils avaient mis la barre haute dans le rap conscient : « Certains n’ont pas pu tenir la distance. En plus, nous, on est toujours là. »

C’est dans les locaux de son attaché presse, dans une petite rue du Xe arrondissement, que Morad me reçoit.  Pas vraiment de limite de temps : l’entretien se finira quand il se finira. Alors, souvent, la discussion s’éparpillera.  Agréablement.  L’homme est intéressant. Son parcours aussi.

Il ne dira que quelques mots sur son enfance. Sa naissance en 1977, une famille modeste, d’origine algérienne et Barbès, son quartier, à deux pas du périphérique, qu’il compare parfois à un village.

Barbès, où il découvre le rap à la fin des années 80, en baroudant dans les MJC : « Les grands laissaient parfois des cassettes dans les postes radios.  KRS One, Run Dmc, etc. Je les prenais pour les ramener à la maison et les écouter. ». Au début des années 90, il fonde un groupe avec son pote Mehdi l’Affranchi, « La cage à cicatrices », pour le plaisir d’écrire et d’assembler les mots : « On ne sortait rien, on rappait entre nous ».

Morad se taille une réputation dans le quartier. Fabe, qui vient de finir son premier album – « Befa surprend ses frères »  –  le repère : « J’étais plus jeune que lui [de 6 ans Ndlr] mais il me trouvait mûr dans mes textes. Il y avait aussi Koma, qui faisait déjà des morceaux et des concerts.  La Scred, ça commence à ce moment.  1995, peut-être même 1994. On prenait les gens comme nous pour des clowns,  des bons à rien. On se disait qu’on devait renverser la vapeur ». Haroun et Mokless les rejoindront plus tard.

Son visage se ferme.  Il s’arrête pour allumer une cigarette. Quelques tafs avant d’enchaîner sur la fac de Saint Denis, où il a étudié le cinéma et ses galères pour trouver du boulot.  En parallèle, il touche des cachets pour poser des couplets, qui finissent de le convaincre d’opter pour la musique : « Un jour, je me souviens avoir rappé un truc de 30 secondes qui m’a rapporté 1000 francs. A l’époque c’était énorme ! »Barbès, où il tombe dans la délinquance sur le tard, sans vraiment s’en rendre compte.  Les arnaques, le business, la taule.  Il la raconte, parfois, au fil de ses textes, sans jamais s’en vanter.

Dans la toxicomanie aussi,  celle qui l’éloigne progressivement de la musique : « Quand j’étais plus jeune, je tabassais tous les gens qui avaient un rapport avec la drogue. Les toxicos, les dealers. J’avais la rage, je ne savais pas comment leur dire qu’ils se détruisaient. Et puis, c’est tombé sur moi. J’ai commencé à me camer ».

Il rallume une clope, prend quelques secondes pour enchainer. Pour dire qu’il regrette tout ça et qu’il a tourné la page depuis déjà quelques années : « Je pourrais dire plein de choses là-dessus, parler des événements qui m’ont fait tomber là-dedans car ce n’est pas évident d’avoir grandi là où j’ai vécu. Mais la vérité, c’est qu’on est responsable de nos conneries et qu’il faut les assumer.».

Il en est revenu avec un excellent album,  « Le survivant », sorti fin février.  L’insolence, la plume et le talent sont intacts. D’ailleurs, le public ne s’y trompe pas. Il y a quinze jours, la Maroquinerie (Xe arrondissement de Paris) faisait salle comble pour le concert de Morad : « Nous [la Scred Connexion Ndlr] avons personne derrière pour booster le truc. On se débrouille avec les moyens du bord. Les années passent et les gens continuent de kiffer.  Il y a quelque chose d’authentique dans la Scred, qui dépasse la musique : l’indépendance. »

Elle dérange et ne rapporte pas des masses – « on est à une époque où les gens pensent que le rap est une musique gratuite » -mais Morad jure fièrement qu’être libre dans son art vaut bien le sacrifice, comme ils se l’étaient dit au départ avec son pote Fabe. Quitte à rester « le groupe le plus connu des inconnus » et continuer d’improviser, de marcher à l’instinct, près de vingt ans plus tard.

L’entretien se finit comme il avait commencé. Quelques banalités et une revue d’actualité : « L’un des devoirs du citoyen est de s’informer, en savoir le plus possible sur le monde dans lequel il vit ». Il évoque rapidement les révolutions arabes et s’épanche un peu plus sur les tueries de Toulouse : « Elle renvoie tout le monde à ses responsabilités, notamment vis-à-vis de l’éducation des jeunes générations, souvent en mal de repères ».

Une jeune fille lui apporte un numéro. C’est urgent, il doit rappeler. Il propose de me raccompagner. Arrivé à la station de métro, un jeune homme le reconnaît. « C’est Morad de la Scred ». Il n’a pas le temps de le rattraper. Morad s’est déjà engouffré dans la foule. En scred.

Ramsès Kefi

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