A 41 ans, cet enfant du hip-hop qui a grandi dans la banlieue lyonnaise, dirige aujourd’hui le centre chorégraphique national de Créteil, dans le Val-de-Marne. Rencontre.

C’est à l’âge de 7 ans que Mourad Merzouki découvre et les arts martiaux et ceux du cirque. « Mon père m’a inscrit dans une école d’arts martiaux, il voulait que je fasse du karaté. La chance que j’ai eue, c’est que dans la même école il était possible de faire du cirque. J’ai tout de suite accroché à cette discipline pour son côté risque et acrobatique. J’ai fait ça jusqu’à mes 18 ans, c’était une façon de m’échapper avec mes potes. Il y avait beaucoup d’éducation dans cette école, on apprenait d’une certaine manière la discipline… Cela nous faisait du bien, surtout pour nous qui étions tous des jeunes issus des quartiers, on sentait qu’il y avait une qualité d’écoute et un accompagnement diffèrent de ce que proposait les MJC ».

Mourad Merzouki 1 BD©Michel CavalcaMourad Merzouki 1 BD©Michel CavalcaCe jeune lyonnais se découvre au détour d’un chemin pavé de kimono, une voie tracée sur un fil d’Ariane. L’école n’est malheureusement pas son fort, au détriment de ses parents. « J’ai fait deux BEP pour faire plaisir à mes parents… L’un c’était imprimeur et l’autre agent commercial en pièce auto, magasinier, donc rien à voir avec la danse. J’avais déjà très tôt le rêve de faire du spectacle même si mon père ne voulait pas en entendre parler ! En étant dans le cirque j’avais des étoiles plein la tête, je me disais un jour, j’aimerais faire du spectacle mon métier, mais ça me semblait à l’époque irréalisable. »

Les arts du cirque étaient son évasion, son moyen d’expression… Cela lui procurait des sensations, mais apparemment pas assez suffisantes pour qu’il prenne son envol ! « Dans les années 80, j’avais 15 ans, le hip-hop a investi les quartiers, grâce à l’émission de Sydney : H.I.P.H.O.P. On voyait ça à la télé, tout le monde pratiquait le hip-hop comme j’étais acrobate dans le cirque c’était presque naturel. Avec les potes, nous avons été très vite repéré grâce à ce que l’on faisait. On mélangeait le cirque et le hip-hop, c’est ce qui faisait l’originalité de nos prestations dans la rue… Le public était intéressé et Jean-Marie Bilh, directeur du théâtre de Saint-Priest (69) s’est approché de nous. Il nous a proposé de venir présenter notre show dans le théâtre. Nous avons monté notre premier groupe Accrorap en 1989. À l’époque on ne disait pas le hip-hop dans les années 89/90 même pour la danse, on disait que c’était du rap… Accrorap c’était la contraction avec l’acrobatie et le rap ».

BOXE BOXE 7 © M. CavalcaC’est le début du mariage entre le cirque et le hip-hop, ils se rencontrent et se complètent pour porter les deux disciplines encore plus loin. Cette combinaison a généré au sein du groupe de nouvelles visions de la danse avec à la clef de nouvelles ambitions. « Lorsque nous avons présenté notre petit show dans le théâtre à Saint-Priest, Jean-Marie Bihl avait en résidence dans son théâtre Maryse Delente, une artiste chorégraphe. Nous l’avons rencontré, vu travailler, rencontré ses danseurs et on a tout de suite été séduit… C’est à ce moment-là qu’on s’est dit que cela pouvait devenir notre métier. C’était notre référence, comme on ne connaissait pas la danse contemporaine. On a commencé à faire des stages au théâtre contemporain de la danse à Paris, c’est là que j’ai rencontré un autre acteur de la danse contemporaine Josef Nadj. On était très ouvert, on ne voulait pas s’enfermer dans le quartier, dans le hip-hop… Nous ce qui nous intéressait c’était de pouvoir faire évoluer cette danse en la mélangeant avec le cirque, la danse contemporaine. On trouvait intéressant de voir un spectacle de danse contemporaine où on voit 5 à 8 danseurs, ensemble, pour nous c’était magique… Contrairement aux danseurs hip-hop qui faisait à l’époque, des solos, des freestyles ».

On apprend, on mélange encore dans l’optique d’enrichir son moyen expression, étoffer sa palette. Il continue à faire mûrir sa passion, en quête d’évolution. En 1996 il décide de fonder sa compagnie : Käfig (« cage » en allemand), une troupe plus en phase avec lui-même. « Je pense qu’on était les premiers à prendre ce risque là. les artistes de hip-hop au début nous montraient du doigt. D’après eux nous n’étions pas des puristes, on était presque des traîtres dans le sens où on faisait des choses un peu bizarres. Danser sur de la musique classique, pour des danseurs de hip-hop ça n’était pas normal, il disait que ce n’était plus du hip-hop. C’était passionnant pour nous en quelque sorte de prendre ce risque-là, car au final le spectateur voit plus qu’un hip-hop conventionnel » livre le chorégraphe. Puis en juin 2009, il est nommé à la direction du Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne.

La Compagnie Käfig, portée par la passion de Mourad Merzouki a donné plus de 2400 représentations dans 61 pays et devant plus de 1 million de spectateurs. « Je vis la danse avec beaucoup de passion ! Je n’ai pas de but, aujourd’hui ce qui me plait c’est de voir que le hip-hop continue son parcours, le hip-hop grandit, mon travail évolue. Il y a 19 centres chorégraphiques en France, il y en a 2 qui sont portés par des chorégraphes de hip-hop, si dans 20 ans il y en a 4 je serai heureux ! »

Lansala Delcielo

Crédit photos : Michel Cavalca

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021