LA MARCHE. Nabil Ben Yadir, 34 ans, sort aujourd’hui son second long-métrage, La Marche. Auréolé du Prix de la Fondation European Network Against Racism (ENAR), le film a également raflé trois nominations Meilleur Espoir aux Césars 2014. Portrait.

On se rencontre dans un café de Jourdain, dans le 20e arrondissement de Paris. Casquette vissée sur la tête, doudoune rembourrée sur le dos, portable à la main, Nabil Ben Yadir est tout sourire. Relax, à l’écoute, il remplit sa mission de VRP sans sourciller. Signe de son flegme belge ? « Il n’y a qu’ici qu’on me dit que je suis Belge. En Belgique, on dit que je suis Belge d’origine maghrébine ou belgo-marocain… »

Pour Nabil Ben Yadir, la Marche de 1983 est « une histoire magnifique, extraordinaire et, au-delà du fait que cela n’ait jamais été exploité cinématographiquement, elle n’est même pas dans la tête des gens ». Le projet, écrit dix ans auparavant par la scénariste Nadia Lakhdar et apporté par le comédien Nader Boussandel, séduit Nabil. Le jeune producteur Hugo Sélignac aussi, « on avait besoin d’un buffle pour faire ce film, il est allé défoncer les portes ». Le montage financier est compliqué, le planning de tournage aussi, mais après deux ans et demi, La Marche voit enfin le jour. « C’était à la fois long et rapide. J’étais à Bruxelles, je suis venu. J’ai fait un choix de vie qui n’était pas évident à assumer mais voilà, c’est un sujet porteur ».

Né à Bruxelles en 1979 de parents marocains, Nabil est le deuxième d’une famille de trois garçons. Elevé par un père « Ministre des Affaires Etrangères » (tour à tour, minier, chauffeur, livreur) et une mère « Ministre de l’intérieur » (au foyer) , « très souvent Présidente et nous les électeurs (les enfants) on n’avait pas le droit de vote »), Nabil connaît une enfance « innocente » dans le quartier bruxellois de Molenbeek.

« Jamais à sa place » en tant qu’élève, il rêve de faire du dessin mais est placé en Couture/Cuisine pour dessiner des patrons « et quand m’a mère a entendu patron, elle s’est dit que j’allais devenir chef d’entreprise ». Poursuivant ensuite des cours de menuiserie, il décroche un Bac Pro Electromécanique « tournage-fraisage, et, de tournage, je suis passé au cinéma ».

L’envie de septième art a toujours été là. Sur les bancs de l’école, Nabil commence à écrire « des faux mots de parents » et des histoires mais c’est avec sa mère, cinéphile, que la passion s’enracine. Aux VHS en VF Hitchcock, Gérard Oury ou Scorsese, s’ajoutent les films indiens qui permettent à Nabil de ne pas faire office de « télécommande physique » : « On ne peut pas regarder des gens qui couchent ensemble à côté de son père et de sa mère, c’est notre éducation ».

Armé de la caméra VHS familiale puis de la caméra HI8 d’une association, Nabil se fait la main sur des petits films, bricole et apprend « sur le tas, les sautes d’axes et les champs/contre-champs ». Sa mère y croit, ses proches le lui déconseillent (« qu’est ce que tu fais, t’as un travail… »), lui n’a rien à perdre.

Poussé par son envie, il rencontre des acteurs, des producteurs, se fait jeter, négocie… « Si la porte était fermée, je passais par la sortie de secours, si la sortie était fermée, je passais par la fenêtre ou par la cave et à un moment donné… tu rentres ». L’idée des Barons est déjà là mais c’est le court-métrage Sortie de clown, primé au festival Media 10/10 de Namur en 2005, qui fera office de premier film.

Heureux que le cinéma Belge possède « une liberté de ton, un mélange de genres et une recherche de sujets et de formes extraordinaires », Nabil s’est distingué en 2009 avec son premier long-métrage, Les Barons, sur des jeunes bruxellois en quête d’ailleurs. Tourné avec un budget « riquiqui », « mais pour moi c’était énorme ! Je demandais même l’autorisation pour prendre un morceau de chocolat », le film, succès au box-office belge, propulse Nabil sur le devant de la scène médiatique : « C’est le regard des gens qui changent. Ils te rencontrent, t’écoutent ».

Lui garde pourtant la tête froide : « Je vois ça comme un travail d’artisan, d’ouvrier. Si je dois retourner bosser au parking, j’y retournerai ». Et conseille aux jeunes de s’accrocher : « Les gens sont en recherche d’histoires originales, de sujets, de réalisateurs, de scénaristes. Un producteur qui vous sent pas sûrs de vous ne vous produira jamais. Personne n’aide personne. Il faut aller au charbon ».

Regrettant que le traitement médiatique de la banlieue soit « un vrai fonds de commerce », Nabil considère que les Français « font tout un tintouin dès qu’il y a un événement positif : quand Harry Roselmack est arrivé au 20h, même les mecs au Groenland étaient au courant ! Le danger, c’est de dire que c’est extraordinaire ». Alors, pour filmer la banlieue, Nabil n’essaie pas de la comprendre, « j’y suis, je viens de là », mais d’y apporter « de l’amour » et « de l’objectivité » pour ne pas reproduire « ce qu’on voit à la télé ».

Claire Diao

 

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