Le Bondy Blog : Comment est venue l’idée de faire un film sur votre mère ?


Nadir Dendoune : Après que mon papa, atteint d’Alzheimer, a été placé dans une maison médicalisée, j’ai senti que ma mère avait besoin de parler, de raconter toute son histoire. Cette histoire, elle est universelle : celle de toutes les femmes qui ont tout quitté pour suivre leur mari dans cette folle aventure qu’est l’immigration. Une parole rare.

Le Bondy Blog  Voyez-vous son témoignage comme un morceau d’histoire ?


Nadir Dendoune :  Ce n’était pas mon but premier. Mais c’est vrai qu’il y a très peu de documents qui parlent de l’histoire de l’immigration sous cet angle-là, celui, des femmes notamment. Souvent, on la traite par le prisme du travail et du labeur des hommes.

Le Bondy Blog  : Comment avez-vous vaincu la pudeur de votre mère ?

Nadir Dendoune :
Je la filme depuis pas mal de temps avec mon téléphone. Sa parole me semblait intéressante. Quand je montrais les vidéos à mon entourage, on me disait « ta mère, elle me rappelle la mienne ». J’ai senti que son histoire parlerait à beaucoup de gens. Ce film ne m’appartient plus : il représente en quelque sorte toutes les familles d’immigrés.

Le Bondy Blog : En quoi son témoignage est important ?


Nadir Dendoune : Ma mère a quitté sa Kabylie natale dans les trente glorieuses pour rejoindre son mari en France. Elle ne sait ni lire, ni écrire. A l’ère d’internet, elle ne sait toujours pas se servir d’un ordinateur. Elle a élevé neuf mômes dans un pays qui lui était totalement étranger. Ce n’est pas rien. Je voulais lui rendre hommage.
 Une femme courageuse, née dans les montagnes, de celles qui dans l’histoire de l’immigration ont fait le plus dur. Pourtant, elle ne revendique rien et ne s’apitoie pas sur son sort. Quelle force de caractère ! Quand elle regarde des jeux à la télé, elle se lève à l’heure de la prière pour demander à Dieu la victoire pour les candidats. Des gens qu’elle ne connait pas !

Le Bondy Blog  : Vous dites que votre mère ne représente pas qu’elle-même.
En France, on pense que passés 50 ans, une personne ne sert plus à rien.

Nadir Dendoune : Une absurdité. Nos personnes âgées sont importantes. Les Africains qui disent qu’un vieux qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle, l’ont mieux compris que quiconque. Il est nécessaire de montrer cette histoire française à ceux qui ne la connaissent pas.

Le Bondy Blog : Une histoire française, vraiment ?

Nadir Dendoune : Cette histoire est française évidemment. Quand on a passé 60 ans dans un pays, on est du pays !

Le Bondy Blog : Le réalisateur qui tourne un documentaire sur sa mère doit-il faire face à des difficultés particulières  ?

Nadir Dendoune : 
Ma mère ne se serait jamais livrée si cela n’avait pas été moi qui tenais la caméra. L’intime joue et il faut parfois faire abstraction de cela. Se dire que ce n’est pas ma mère que je filme, mais une personne âgée, qui n’a jamais eu la parole. Dans le documentaire, elle dit que les gens d’aujourd’hui sont trop pressés, qu’ils ne prennent jamais le temps. Elle a raison. C’est pour ça que je la filme sur de longs plans. J’ai pris mon temps.

Le Bondy Blog : Votre mère, on a l’impression que c’est un morceau de Kabylie qu’une vie passée en France n’a pas altéré.

Nadir Dendoune : Quand on naît pauvre, c’est pour la vie. Dans le film on la voit faire la vaisselle. Elle a l’eau courante depuis des lustres, mais elle utilise un petit bol pour faire toute sa vaisselle. Je dis souvent que ces femmes ont inventé l’écologie avant Nicolas Hulot.
 Mais c’est depuis la France que ma mère a pu voyager. Elle a vu l’Australie, la Martinique, l’Espagne…

Le Bondy Blog : Quelque chose a changé pour votre mère depuis ce film ?

Nadir Dendoune : 
Avant, quand elle croisait ses amis dans le quartier, c’était la mère de Nadir Dendoune. Aujourd’hui, c’est moi le fils de Messaouda !

Le Bondy Blog : Vous avez grimpé l’Everest en 2008. C’est votre marque de fabrique d’être là où on ne vous attend pas ?

Nadir Dendoune :  Oui. Je veux faire comprendre que nous sommes des gens normaux. En 1967, une femme a décidé de faire le Marathon de Boston, elle a été insultée et des hommes ont tout fait pour l’empêcher de courir. C’est bien qu’on nous voit dans la boxe, le spectacle, le foot mais on ne doit pas nous cantonner à cela. Je fais des films pour faire chier l’establishment et j’en ai marre qu’on raconte nos histoires à notre place ! Aujourd’hui, il y a toujours des journalistes qui débarquent en banlieue comme s’ils étaient au zoo. Nous sommes en 2018. Si je veux faire un film, je le fais. Ma mère a cru qu’elle avait fait le plus dur en venant en France. Comme tous ceux qui l’ont précédé dans l’histoire de l’immigration, elle  arrivait en milieu hostile sans qu’elle ait rien fait pour provoquer. Ma force, elle vient de tous ces gens-là.

Propos recueillis par Idir HOCINI

Crédit photo : Camille Millerand

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