Elle a déjà terminé son café. Elle habite pas loin. Dans le coin, « depuis trois ans. » Elle dit : « Quand on est arrivé, on s’est fait cambriolé. » Elle sourit. C’est pas drôle. Elle sourit. Elle s’appelle Naidra. Elle dit : « C’est rare. » C’est rare.

Elle dit : « Jeune, j’étais un ovni. » Un ovni, comme ces soucoupes sorties de l’au-delà. Blanchâtres. Perdues dans la stratosphère. Elle s’en souvient, « j’étais l’aînée. Mes deux frères regardaient des films d’action, j’aimais pas. Alors je lisais. Mes cousins me disaient que j’étais folle. » Elle lit Balzac et Zola. Elle lit « tout Balzac et tout Zola. » Ses parents sont tunisiens. D’une dose de Djerba, d’une dose de Tunis. Ils sont pratiquants. Et quand on lui interdit le porc à la cantine, sa mère dit « c’est notre religion. » Naidra comprend pas.

Elle répète « jeune, j’étais un ovni. » Ce genre d’objets qu’on n’identifie jamais. « Je dansais sur la table, sur du Dalida. » Elle ne venait pas d’avoir dix-huit ans, elle n’était pas forte comme un homme. Mais c’est né ainsi, sur la table d’un appartement. À Versailles. « Et puis, à Noël, pour animer les soirées et faire rigoler mes parents, je mettais en scène mes cousins. Mais je savais pas que c’était du théâtre. » Naidra a commencé sans savoir. Sans savoir ce qu’elle faisait. Et elle s’est prise au jeu.

Elle dit, « au collège, un prof a commencé à nous emmener à la Comédie Française. » Il y avait les sièges rouges, le rideau rouge, les lustres qui crânent, l’or qui fond au plafond. Il y avait le public, statique. Elle dit, « c’est pas assez proche de la vraie vie. » Tout ça, trop loin, trop fermé, trop de trop. « Il faut abattre tous les murs au théâtre. » Les acteurs -des fois, elle dit « les acteurs« , des fois « les comédiens« – ne peuvent pas « faire semblant d’être seuls, il y a le public. »

Un rayon de lumière se dépose dans ses yeux. Elle met ses lunettes teintées. « Ça vous dérange pas ? » Un rayon de soleil habite la rue. Naidra naît dans la lumière. Elle dit : « Au lycée, j’étais très travailleuse. Pas spécialement bonne élève. » Elle apprend. Elle prend le temps, « parce que les études donnent des armes… J’ai fait une maîtrise de droit public et, en même temps, une école de théâtre privée. » Elle est surveillante « pour payer l’école. » Elle n’est pas sévère, mais « fallait pas me chercher. » Elle doit choisir sa voie. Et de sa voix, elle tranche, « le même jour, on m’a appelée pour un poste d’éducateur et trois heures après, un metteur en scène m’a proposée mon premier rôle au théâtre. » Elle prend le rôle/le théâtre/le jeu/la scène.

Elle dit « théâtre », ses parents s’imaginent « des trucs insensées et aucune stabilité. » Ils savent pas. Ils connaissent pas. Elle dit : « C’est pour ça que le théâtre doit parler à tout le monde. Quand ma mère est venue voir ma mise en scène d’Horace, elle a compris. » Naidra aime/joue/monte Horace. Elle dit, « mon frère était noir, notre père était blanc. Et jamais personne ne nous a dit que c’était pas crédible. » Naidra casse/brise/change le théâtre. Elle veut transmettre les mots/sons/voix/émotions.Et puis, une vie qui donne la vie, un ventre gonflé, un bébé. Et puis, un agent, un appel, un casting. « J’étais enceinte de huit mois quand on m’a proposée le casting pour le film de Maïwenn . » Elle peut pas dire « non. » Elle dit « oui. » Elle dit même, « je devais absolument la rencontrer. » Elle a vu ses deux films, Pardonnez Moi et Le Bal des Actrices.  Elle aime ce putain de cinéma. Elle dit : « Maïwenn est frontale. » Elle va au casting avec sa hargne et sa fille, encore dans ses entrailles. Une salle, une caméra, une improvisation. C’est une scène, où la brigadier pour mineurs, Nora, enrage face à un papa barbu qui force un peu trop sa gamine à se marier. Et puis, les veines, la haine. Et puis l’arabe, le français, les langues s’embrouillent. « C’est une scène pour moi, parce que c’est aussi mon combat. »

Son iPhone braille. Un SMS. Elle dit : « C’est Maïwenn. » Elle lit : « Lis le JDD. » Elle se lève. Elle marche. Elle n’a pas la dégaine d’une actrice. Les actrices n’ont pas de dégaine. Elle dit : « Maïwenn fait du cinéma vrai, sans codes. » Elle se souvient du tournage où elle était un brin « impressionnée. » « Je connaissais tout le monde, mais personne ne me connaissait. » Elle marche jusqu’au kiosque. Elle achète le JDD. À la page 41, il y a une photo. Il y a JoeyStarr, Karin Viard, Marina Foïs, Nicolas Duvauchelle, Karole Rocher, Naidra Ayadi. Il y a Naidra Ayadi. Elle vient à peine de naître.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah.

Playlist
Blanket
– Urban Species
Pâle Septembre – Camille
Assise – Camille
Pretty Babies – Karen Elson

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