Votre film est inspiré de faits réels. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Eric Toledano : C’est une histoire vraie. On l’a découverte, il y a quelques années dans un documentaire  intitulé À la vie, à la mort. Ce dernier évoquait le destin de Philippe Pozzo, un aristocrate devenu tétraplégique à la suite d’un accident de parapente, qui va embaucher pour s’occuper de lui un jeune de banlieue. Avant de se lancer dans l’aventure, nous avons rencontré Philippe Pozzo di Borgo à Essaouira au Maroc, où il vit désormais. C’est une rencontre décisive qui nous a bouleversés et qui a décuplé notre envie de faire le film.

Pour les scènes de banlieue, vous avez choisi Bondy. Pourquoi ? Comment l’équipe de tournage  a-t-elle été accueillie ?
Olivier Nakache :
On a choisi Bondy nord car on voulait un endroit qui, visuellement, pouvait dire en une seconde où on était. On a été accueilli très chaleureusement, bien qu’au début, les gens croyaient qu’on était des flics. Avec leurs blousons en cuir, les assistants ressemblaient à des mecs de la BAC (Brigade Anti-Criminalité). Il y avait donc d’abord une petite méfiance… Puis la phrase, « c’est pas des flics, c’est pas des flics : vous inquiétez pas ! »
Eric Toledano
: Ensuite, on a rencontré pas mal de gens qui nous disaient vouloir faire partie du tournage. Ça nous paraissait normal de les intégrer à l’équipe à partir du moment où on tournait dans leur quartier. On a recruté une vingtaine de personnes. Ils nous ont spontanément amené leur photo pour faire partie du casting. À partir de là, il y a eu deux ou trois évènements assez marrants. Pour les besoins du film, on a dû construire un commissariat dans la cité avec  voitures de police et flics en uniformes. Il a bien fallu précisé que c’était faux ! On a aussi tourné dans des tours dont certaines étaient promises à la destruction. On a loué un appartement à une famille d’origine malgache qui avait sept ou huit enfants. Ils ont été hyper accueillant et on a tout tourné dans des conditions matérielles réelles. On s’est dit que pour montrer une cité, il valait mieux filmer une cité… Il y a quand même eu deux ou trois excitations plutôt gentilles. Notamment des gens qui s’invitaient à déjeuner sans être du tournage. Ils disaient, « c’est notre quartier, donc on vient !»

Comment les jeunes ont-ils réagi lorsqu’ils ont vu Omar débarquer dans leur cité ?
Olivier Nakache : Au début, deux-trois mecs ont commencé à lui prendre la tête. Mais finalement, Omar ayant pris 1 300 photos à la minute, je crois que les gens ont compris que ce qui le caractérisait, c’était la simplicité, l’accessibilité, et pas la grosse tête. À partir de là, au bout de deux trois jours, on a commencé à se sentir à l’aise.
Eric Toledano : C’était humain. Les gars étaient là avec nous. On a eu des débats avec les figurants sur les quartiers. Il y a eu vraiment un échange intéressant. À tel point que notre chef opérateur va faire un film sur Bondy.   

Lors de l’avant première du film, un spectateur vous a reproché de véhiculer une vision trop misérabiliste de la banlieue.  Ne teniez vous pas, au contraire,  à montrer celle-ci de manière réaliste et objective, sans faire de concessions ?
Olivier Nakache :
C’était plus un provocateur qu’un spectateur puisqu’après, il a tenu des propos antisémites envers Omar. Il s’est un peu décrédibilisé. Par contre sur l’aspect banlieue, c’est vrai qu’on a essayé de se préserver de toute forme de caricature. En fait, on ne s’est pas senti autorisé à tenir un discours général sur la banlieue puisqu’on ne vient pas de banlieue. On a surtout essayé de raconter une histoire ancrée dans un contexte. Le contexte permet de mieux comprendre le personnage  d’Omar, de mettre quelque chose derrière l’étiquette « mec des banlieues. » On lui a donné un passé. On a parlé de son parcours, de ses relations avec sa mère, pour qu’on comprenne d’où il vient, et qui il est.

Mais le film évite l’écueil du politiquement correct. Au début, le personnage de François Cluzet demande au personnage interprété par Omar si ça ne le gêne pas d’être assisté. Pensez-vous que pour les jeunes des quartiers l’assistanat peut devenir un piège ?
Olivier Nakache :
Oui, je pense… En tout cas, ça peut être un piège de s’enfermer dans une posture de victime et de ne pas être ouvert à la rencontre. Il faut aussi se donner des chances d’y arriver en se montrant disponible. La France est  un pays d’opportunités. Ce n’est peut-être pas l’Amérique au sens de l’ « American Dream », mais il y a tout de même des opportunités autres que d’attendre des allocations, ou d’essayer de profiter d’un système.  Après, on n’est pas là pour donner des leçons. On voulait juste que les personnages se parlent sans compromis et sans concessions.  
Eric Toledano :
Ce n’est pas non plus un hasard si on a pris un jeune qui n’était plus si jeune. Le personnage d’Omar a 25-30 ans. On sait que dans les banlieues, les éléments incontrôlables sont surtout les jeunes, les 15-16 ans. Le personnage d’Omar est plutôt dans une phase de remise en question. C’est la période où les conneries,  ça devient pathétique. À un moment, on se prend en mains ou on ne se prend pas en main.

Le film n’hésite pas non plus à rire du handicap. Comment avez-vous réussi à concilier la comédie avec une certaine gravité ?
Eric Toledano :
On ne l’a pas théorisé au départ. Lorsqu’on a découvert cette histoire, c’est l’humour entre les deux personnages qui nous a marqué. On ne s’est pas posé de limites. On l’a fait comme nous on parle, comme nous on vanne.
Olivier Nakache :
Ce sujet là ne pouvait être traité que comme ça. Il y a déjà eu des films sur la banlieue, des films sur le handicap. C’était souvent des films denses, assez éprouvants. Nous, ce qui nous intéressait, c’était uniquement le prisme de la comédie et de la vanne.

Longtemps tabou dans le cinéma, le thème de la banlieue semble aujourd’hui beaucoup plus porteur. Pensez-vous que c’est une évolution importante et que les films peuvent avoir un impact sur la société ?
Eric Toledano:
Oui, car le principe de la comédie ou du buddy movie, c’est d’associer deux univers qui n’ont a priori rien avoir. Il se trouve que dans les classiques à la Molière, on va parler des serviteurs, des gens lettrés et non lettrés, du Tiers-Etat et de la Noblesse. Dans les années 1970, on va plutôt parler des Prolos et des Bourgeois . Aujourd’hui, les classes populaires sont en banlieue, souvent issues de l’immigration. Un cinéma français qui se veut le reflet de la société ne peut pas faire l’impasse sur la banlieue.
Olivier Nakache :
Le problème avec la  banlieue, c’est que même là bas, la mode passe vite et qu’on est vite ringard. Ringard au niveau des vêtements,  ringard au niveau du langage…  Je pense qu’il faut savoir parler de la banlieue, mais surtout en ne l’uniformisant pas, en lui donnant une singularité. Le film ne raconte pas l’histoire de la banlieue, mais l’histoire d’un mec. L’histoire d’un mec avec sa mère, ses frères et sœurs, ses bêtises de prison, son envie de rencontre. Mais aussi, c’est vrai, une mentalité de vanneur, un certain mode vestimentaire, une méfiance des autres. C’est une identité à laquelle on ne peut pas totalement échapper lorsqu’on vient de ces quartiers là. Omar d’ailleurs en est réellement issu. Sa présence  sur le plateau nous a aidés à ne pas nous tromper.    

Vos films abordent tous d’une manière ou d’une autre le thème de la mixité sociale, du choc des cultures. À chaque fois, vous faites se rencontrer des personnages qu’a priori tout oppose. Comment expliquez-vous cette attirance pour ce type de  sujet ?
Eric Toledano :
Parce que nous-même, on est opposé. On est deux personnes qui n’ont rien avoir. On n’a pas les mêmes personnalités, on n’a pas les mêmes angoisses. Et pourtant, on a décidé de travailler ensemble. À tel point que nos deux personnes n’en forment qu’une seule. Aujourd’hui on associe nos deux noms. On dit un film de Nakache-Toledano.  Quelque part c’est normal qu’on ait envie de réunir les gens, puisque nous même on s’est déjà réunis.
Olivier Nakache :
On a aussi l’impression que ce mélange, cette mixité, sont salutaires dans cette société où il y a du communautarisme partout. Le côté clanique et retranché des gens nous angoisse. Nous même, on fait parti d’une communauté. Et dans notre propre communauté, le communautarisme nous gonfle. On se permet de dénoncer celui des autres, mais on dénonce le nôtre aussi parfois…

Dans Intouchables, Omar révèle une palette de jeu insoupçonnée. Avez-vous tout de suite senti son potentiel ?
Olivier Nakache :
Oui, on le soupçonnait depuis toujours. C’est notre travail de réalisateur de voir plus loin que le public, de miser sur des gens. On a misé sur Omar depuis notre premier court-métrage. C’est notre histoire à nous comme l’histoire de  Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin ou celle de Cédric Klapisch aves Romain Duris. D’abord, il amenait les sujets qui nous intéressait de par sa nature, sa couleur, son volume et son humour. En plus, on a toujours pensé qu’il était juste et qu’il avait plusieurs facettes.

Face à lui, vous avez choisi un acteur beaucoup plus classique. Ils jouent tous les deux sur un registre et un rythme très différents. Comment avez-vous fait pour que le duo fonctionne avec autant de naturel ?
Olivier Toledano :
C’est la force des grands acteurs. Is sont très opposés par l’expérience. François Cluzet a tourné 62 films tandis qu’Omar démarre. Mais les deux ont la même manière instinctive de jouer. Ils  sont entiers, puissants. On pouvait donc supposer que ça marcherait, que ça ferait des étincelles.

Dans la forme, le film évoque un peu les buddy movies à l’américaine comme L’Arme fatale. Était-ce une influence ?
Olivier Nakache :
Je pense que le propos de notre film est plus profond et subversif que celui de L’Arme Fatale même si on veut bien connaître le même succès au Box-Office ! Nos références étaient plutôt Parfum de femmes ou le Temps d’un Week-end.  On met des opposites et on parvient à détourner les clichés. On n’est moins dans le divertissement pure par rapport à L’Arme Fatale.

La comparaison peut paraître surprenante. Mais, je ne parlais pas du fond, plutôt de la forme, du rythme…
Olivier Nakache :
Dans la forme, c’est possible. Je pense que ça vient d’abord du fait qu’Omar a un peu une image d’acteur noir américain. Il bouge, il chante, il danse. Lorsqu’il enfile un costume, il a immédiatement la classe.  On pense à Will Smith ou Danny Glover pour l’Arme Fatale.  Ensuite dans le rythme, c’est vrai que ce n’est pas un film français où tu entends le bruit des fourchettes !

Votre film semble promis à un grand succès populaire et vous pouvez même rêver des Césars. Ça fait quoi de devenir « intouchables » à votre tour ?
Olivier Nakache :
Cette question, on pourra peut-être y répondre dans quelques semaines, mais pour l’instant on n’y est pas… C’est comme si tu disais à un marathonien, qu’est-ce que ça fait d’y être arrivé, alors qu’il est dans les 4 derniers kilomètres.
Eric Toledano :
Oui, on est dans les 4 derniers kilomètres, dans la dernière ligne droite. On sent qu’il se passe quelque chose. On ne boude pas notre plaisir, mais ce n’est pas encore gagné. On serre les fesses !

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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