Il y a trois ans, le 27 juin 2023, Nahel Merzouk a été abattu par un tir policier à Nanterre. Les images de ce drame déclenchent des jours de révoltes dans les quartiers populaires. Nanterre avant l’orage y revient. Dans cette bande dessinée, Feurat Alani et le dessinateur Ulysse Gry racontent les événements au cœur du quartier Pablo Picasso et donnent vie à ce quartier déformé sous les feux des projecteurs. Journaliste, réalisateur et auteur, Feurat Alani met ici en lumière les douleurs de ce quartier, mais aussi sa solidarité et son humanité. Entretien.
Pourquoi avoir choisi de raconter le quartier Pablo-Picasso ?
La première raison, c’est que j’ai grandi dans ce quartier, de mon adolescence jusqu’à l’âge adulte. Je suis arrivé à l’âge de 17 ans, l’âge qu’avait Nahel. J’y ai vécu, comme tous les habitants du quartier, des moments de joie, des moments de peine, des moments forts, des moments compliqués. Des moments de vie.
Quand je suis devenu journaliste, je n’ai pourtant jamais vraiment pris le temps de raconter le quartier dans lequel j’avais grandi. J’ai travaillé sur d’autres sujets, à l’étranger notamment, avant de me demander un jour pourquoi je n’avais jamais raconté cette histoire-là.
Puis il y a eu cette journée du 27 juin 2023. Ce jour-là, j’étais de passage dans le quartier pour voir ma mère, qui y vit toujours. Je devais simplement déjeuner avec elle avant de repartir. Dans la matinée, je reçois un message d’un habitant qui me dit : « Un petit a été tué. »
À ce moment-là, on ne sait pas encore exactement ce qui s’est passé. Puis la vidéo commence à circuler. Là, je me dis que je ne peux pas repartir. Je sais que la situation va exploser et je ne veux pas que ce qui se passe soit raconté uniquement de l’extérieur. Je veux que ce soit raconté de l’intérieur. Je reste donc sur place. Je couvre les quatre nuits d’émeutes, je prends des photos, je documente. Très vite, plusieurs chaînes d’information en continu me contactent. Je refuse de travailler avec elles, parce que je pense qu’il faut aussi s’intéresser aux quartiers populaires lorsqu’ils ne brûlent pas.
Pourquoi avoir choisi la forme d’une bande dessinée ?
Après avoir couvert le quartier pendant tout l’été 2023, j’ai eu envie d’en faire une bande dessinée, car je voulais toucher un large public. La BD permet d’entrer dans une histoire par l’image autant que par le texte. Elle peut intéresser des personnes qui ne se seraient peut-être jamais tournées vers un reportage ou un livre de journalisme classique.
La bande dessinée permet aussi d’inscrire une histoire dans le papier, à travers les mots et les images. Et puis, pour être tout à fait honnête, je pense que c’était la meilleure forme possible pour transmettre l’amour que je porte à ce quartier et, plus largement, aux quartiers populaires. C’était la meilleure manière de raconter leur réalité et leur humanité.
Y a-t-il eu un choix de couleurs particulier selon les chapitres ?
Les couleurs changent selon les moments du récit. Quand la tension monte ou que l’on entre dans quelque chose de plus dur, les couleurs s’atténuent. On va davantage vers le blanc, le noir, le gris. C’est vraiment ce qu’Ulysse Gry voulait faire : les couleurs accompagnent les émotions tout au long de l’histoire.
Dans votre bande dessinée, vous insistez sur le fait que la banlieue est « un tissu vivant ». Pourquoi ?
Parce que l’esprit de village y existe réellement et que cette humanité-là tend à se perdre dans les grandes villes comme Paris. Le tissu vivant fait que nous sommes tous singuliers et en même temps tous communauté au sein d’un quartier. Le tissu vivant est aussi ce tissu qui ne se déchire pas malgré les épreuves.
Vous parlez dans votre BD d’Ismaël, de Loubna ou encore d’Adamo, qui représentent plusieurs trajectoires différentes. Est-ce qu’il y a une rencontre qui vous a particulièrement marqué lors de la réalisation de cette BD ?
Ce qui était intéressant pour moi, c’est que j’ai bien sûr fait un travail de terrain, mais c’est aussi mon vécu dans le quartier. Ça a donc été plutôt facile de choisir certains personnages parce que, pour la plupart, ce sont des amis. Par exemple, Faiçal est un ami proche, Ismaël aussi. Adamo, c’est une figure du quartier que tout le monde connaît. D’ailleurs, cette BD n’est pas une fiction : tout est factuel, tout est réel, rien n’est inventé.
En revanche, Loubna est sans doute la rencontre qui m’a le plus marqué. Je ne la connaissais pas avant ce projet. Elle est responsable de l’association Authenti-cité.
Loubna m’a vraiment frappé. Quelle femme forte, quel parcours, quel engagement ! Son association faisait au départ de l’aide aux devoirs et accompagnait les habitants dans leurs démarches administratives. Mais elle s’est progressivement retrouvée à distribuer des colis alimentaires. Quand elle m’a expliqué que certaines familles dépendaient de cette aide pour vivre, j’ai été profondément marqué. J’avais parfois l’impression de retrouver des situations que j’avais observées lors de reportages à l’étranger. Pourtant, nous étions bien en France. Cette rencontre a été à la fois passionnante et choquante. Elle m’a permis de prendre conscience de la précarité qui touche les quartiers populaires, à Nanterre comme ailleurs.
Quels retours avez-vous reçus de lecteurs qui ne connaissaient pas le quartier ?
J’ai eu beaucoup de retours de personnes qui ne connaissent pas du tout le quartier. Et à chaque fois, ce qui revenait, c’était l’amour qui se dégageait de cette BD. Vraiment, ce mot-là : l’amour. Certains m’ont même dit qu’on dirait une lettre d’amour au quartier. Ils ont aussi été marqués par la générosité des personnages que j’ai choisis de mettre en avant. Que ce soit Faiçal, Loubna ou encore Zakaria, tous racontent une partie de leur histoire, de leur vécu. Ce sont des choses profondément humaines.
Moi, ce que je voulais, c’était rendre les quartiers humains. Sortir du prisme caricatural que l’on retrouve souvent dans les médias mainstream, où l’on parle surtout de violence ou de délinquance. Bien sûr que ces réalités existent, mais il y a aussi énormément de solidarité, de générosité et d’amour.
Au début, j’ai écrit cette BD pour tout le monde, mais surtout pour les personnes qui ne connaissent pas les quartiers populaires. Quand on y vit, certaines choses paraissent normales : la solidarité entre voisins, les figures du quartier que tout le monde connaît, les liens qui existent entre les habitants. Mais pour des gens qui vivent ailleurs et qui n’ont jamais connu ça, cela peut être une vraie découverte.
Qu’est-ce que vous aimeriez que les lecteurs de “Nanterre avant l’orage” retiennent après avoir refermé ce livre ?
Il y a plein de choses que j’aimerais que les lecteurs retiennent, mais la première, c’est que cette colère qui a explosé n’était pas une colère non maîtrisée. C’était une colère maîtrisée. Une manière d’exprimer une frustration liée à l’injustice qui a suivi la mort de Nahel. Cette colère, il faut la comprendre. On ne peut pas simplement la juger de l’extérieur et dire que ce sont tous des voyous. Pas du tout. C’était une colère nécessaire.
Et il faut aussi rappeler que les jeunes qui ont participé à ces événements n’étaient pas fiers de détruire. Encore aujourd’hui, certains disent qu’ils se sont autodétruits en faisant ça. Cela montre qu’il y avait derrière tout cela un message adressé au gouvernement, à la police, à la justice, et surtout un besoin criant d’être écoutés.
La deuxième chose que j’aimerais que les lecteurs retiennent, c’est à quel point l’humanité de ces quartiers est peu racontée dans les médias, et à quel point c’est un problème. Ce que j’aimerais entendre après la lecture, c’est : « Quelle humanité, quel amour dans ce quartier pourtant considéré comme difficile. »
Enfin, la troisième chose que j’adorerais entendre, c’est quelqu’un me dire : « J’ai tellement aimé ce livre que j’ai envie de venir découvrir le quartier. » Et c’est déjà le cas. Il y a des personnes qui m’écrivent pour me demander si elles peuvent venir, parce qu’elles ont été touchées par les personnages et par les histoires racontées dans la BD.
Propos recueillis par Salma Moutaouakil