Quand musique classique rime avec spiritualité. A l’âge de 7 ans, Narimène Bey commence son périple musical avec le violon, ce corps à part. Aujourd’hui, cette soprano singulière poursuit avec la voix, ce corps entier. Portrait.

Emmitouflée dans son pull à rayures noires et blanches qui couvre une robe rouge élégante, elle porte la montre et le collier d’une femme soigneuse et un foulard en turban. Ce rouge pénétrant annonce la couleur de sa voix : bluffante. Mais les mots qui sortent viennent rapidement assombrir sa mine. « La plus navrante et la plus marquante des choses que l’on ait pu me dire, c’est lorsque une amie m’a expliqué que la musique était un péché », raconte d’emblée Narimène Bey. Cette amie n’est pas la première à lui faire la remarque. « J’ai commencé la musique avec des amis non-musulmans. Tout paraît banal jusque-là mais quand tu commences à cheminer spirituellement en continuant à faire de la musique, tu deviens vite le petit canard au sein de ta communauté.” Le doute s’intalle petit à petit : la jeune femme remet alors en question son ambition.

L’envie et la détermination finissent par reprendre le dessus et se traduisent par un travail très technique et symboliquement engagé sur les paroles. « Lorsque l’on devient chanteuse lyrique, les chants profanes rejoignent les chants sacrés, explique Marimène Bey. Je faisais le parallèle avec ma religion et je trouvais ça transcendant. Ça me rapprochait aussi de ma conception de la spiritualité”. Sa vie prend un tournant lorsqu’elle décide enfin de s’exposer telle qu’elle est, c’est-à-dire voilée, grâce notamment au soutien de sa famille d’esprit. Et à sa famille tout court. Elle qui dit avoir évolué dans « un milieu social assez pauvre » a choisi le violon par défaut. « Je voulais faire du piano à 7 ans, le seul instrument non prêté par l’école, se remémore-t-elle. Mes parents ont cherché un piano de qualité et d’occasion. En vain. J’ai choisi le violon en second choix. Mes camarades qui voulaient faire du piano ont, eux, eu le luxe de choisir ».

La jeune femme grandit à Epinal, « avec très peu de moyens » et des parents au RMI mais « ambitieux, cultivés, très attentifs à notre scolarité ». Elève studieuse, elle suit un parcours CHAM (Classes à Horaires Aménagés Musique), obtient son bac option musique puis une licence de lettres modernes, une licence de philosophie, un master 1 lettres arts et culture, un master 2 métiers de l’enseignement et termine sa scolarité par un Capes lettres modernes. Avec en filigrane, la musique, grâce à l’aide de ses enseignants. « Les professeurs des écoles dans lesquelles j’étais scolarisée m’ont toujours redirigée vers des organismes sociaux pour nous aider à financer les besoins de l’école de musique ». Un soutien qui lui permet d’aller au bout de son ambition.

« Dans quelques années, comment tu feras quand on va te demander de te dévoiler ? »

10842349_858269270960608_4377330510532158905_o (1)En 2014, à l’occasion de la cérémonie des Mokhtar Awards, le festival de cinéma consacré au monde arabo-musulman, la cinéaste française Ceewa réalise une vidéo-portrait de la soprano qu’elle présente au jury. Le synopsis : « Une jeune femme passionnée de musique nous relate les origines de son engagement, trouvant dans cet art un chemin d’expression et d’élévation »Mais Marimène Bey craint les critiques. “ Je lui ai dit non jusqu’à la veille de la diffusion. J’ai finalement accepté ». En retour, c’est un flot d’encouragements qui affluent. Suite à la diffusion de la vidéo, les responsables d’une école musulmane lui demandent de témoigner et d’inciter les jeunes à faire de la musique. 

Au fil de ses expériences, elle rencontre les professeurs les plus prestigieux : Anne Le Coutour, Robert Expert, Elena Vassilieva, Elene Golgevit… Entre Epinal, Paris, Bobigny, elle brasse large. Le sexe du professeur a son importance dans l’apprentissage de la maîtrise vocale, selon elle. « Quand ton professeur est une femme, tu apprends le métier différemment parce qu’il y a des éléments biologiques que tu dois comprendre. Par exemple, tout part de ton périnée et non de ton ventre, ce sont des idées reçues”. Démonstration : à plusieurs reprises, elle s’interrompt pour prononcer la lettre « Z » longuement. Elle en a le réflexe.

Sa carrière musicale commence après plusieurs années de formation au Conservatoire. La soliste n’a pas le trac. Elle délaisse le violon pour le chant et très vite, la question du voile se pose. “Le voile, c’est la première chose que mes professeurs, Anne et Robert, ont abordé. Ils m’ont dit : ‘dans quelques années, comment tu feras quand on va te demander de te dévoiler ?’ ” Narimène Bey se trouve alors des excuses pour repousser sa carrière. Pour subvenir à ses besoins, elle passe alors le Capes et devient prof de français, à Villeneuve-sur-Lot, dans le Lot-et-Garonne, sa nouvelle ville de résidence.

Se faire une place sur la scène française

Telle une eau pétillante, décolorée par les exigences très fermées et élitistes de la scène française, Narimène Bey offre à nos oreilles un voyage dans le monde des sopranos. « Le seul hic est de savoir comment je vais pouvoir m’insérer sur la scène française tout en préservant mon éthique », se demande-t-elle. La scène française exige une exhibition parfois déroutante, selon elle. « Plusieurs de mes camarades devaient, pour incarner des personnages, s’imaginer séduire de manière très provocante sur scène. On a beau me dire qu’une interprétation semble prévaloir sur les autres… je suis prof de français.

Conséquence : la jeune femme n’ose toujours pas faire le grand saut, arrêter l’enseignement pour se consacrer à sa passion, le chant. Malgré les encouragements de ses collègues. Malgré le soutien sans faille de ses proches. « Ma famille vient m’écouter chanter sur scène dès qu’elle en a l’occasion, rapporte-t-elle. Elle est fière de moi. » Et enfin, malgré les retours positifs du public. « Personne n’a eu l’indécence de me questionner à ce sujet. Je n’ai donc pas eu l’occasion de m’en ‘justifier' »Depuis qu’elle est étudiante, Anissa Mouhoub, son amie de toujours, la pousse à gagner en confiance et à mener à bien sa mission particulière qui est de donner le plus beau d’elle-même en transmettant des messages à travers sa voix. « Quand je l’ai connue, je sentais qu’elle avait besoin d’un soutien énorme. Elle a une voix puissante, ce serait du gâchis. Beaucoup croient en elle »A bon entendeur.

Yousra GOUJA

Crédits photos : Sebastien Mbot for Moadiga

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