Après plusieurs visites au musée passager de Bondy, Jimmy se laisse interpeller par une oeuvre qui l’intrigue : Cérium 58, une ville en relief. Il décide de rencontrer l’auteur, Nicolas Delay,  pour en savoir un peu plus…

Vue plongeante sur un univers sombre, froid et métallique, une ville déshumanisée, mouvante et changeante, selon le regard que l’on y pose. L’une des multiples facettes de Nicolas Delay se dévoile, en relief,  dans l’éphémère musée installé en face l’Hôtel de Ville de Bondy depuis le début de ce mois d’avril.  Cette artiste, photographe, plasticien et autodidacte est un globe-trotter de la banlieue parisienne. Drancy, Aulnay, Meaux… Autant de fiefs qui ont été ses quartiers généraux, ces villes l’ont vu grandir et s’épanouir en tant qu’homme et sculpteur. Ayant effectué des maraudes pour le SAMU Social en tant que bénévole, il observe une société à l’agonie délaissant à pas indolent le sens de fraternité et de compréhension mutuelle, affectant une vision naïve du monde.

Son ancien cadre de vie – les rues goudronnées envahissant les derniers restes de verdures résistantes à la colonisation des espaces verts, les paysages truffés de tours jonchant l’autre coté du périphérique  -inspirent Nicolas dans ses travaux, un environnement qui le fascine et le façonne sans l’enfermer dans un carcan intellectuel mais faisant resurgir la puissance esthétique de ces milieux urbains. Le voilà, alors que nous nous dirigeons vers le musée admirer l’une des nombreuses tours du quartier de l’abreuvoir. « Ce qui m’attire, c’est la forme sous laquelle elle se présente, les misères qu’on y retrouve beaucoup moins ». 

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Cérium 58 (le 58 étant le nom d’un composé atomique) est le titre d’une œuvre qui orne les murs du musée passager. Ce tableau s’inscrit dans une série thématique appelée Empreinte, en référence à la notion d’empreinte écologique, l’outil permettant de mesurer la pression qu’exerce l’homme sur Dame Nature et les conséquences de l’activité humaine dans l’optique de la construction de produits manufacturés. D’une superficie de 160 x 260 cm, elle était exposée en bonne et due forme l’année dernière par la Galerie BS, encore un écho à la brûlante actualité de la COP21, ce rassemblement des chefs d’État autour de l’enjeu écologique. De la poudre aux yeux selon Nicolas : « La réelle prise de conscience adviendra après un énorme accident écologique, il y a eu des avancés mais pas suffisantes ».

Pour ce tableau, Nicolas a choisi un procédé du collage, assemblant différents matériaux pour donner à contempler un seul et même résultat : une ville en construction, dont la linéarité change en fonction d’où le regard se pose. « On peut observer deux temps jonglant l’un avec l’autre à l’intérieur de mon tableau, le premier est la ville dont les finitions restent inachevées, et une autre où l’ensemble se présente comme terminé et fonctionnel ».  Les objets composites de l’œuvre sont des déchets glanés ici et là, allant de la tuyauterie à la chaudière, en passant par la bouche d’incendie, des circuits imprimés et des machines à calcul de serveurs informatiques, ils sont soigneusement démantibulés, pour être réutilisés dans un ressort créatif et revendicatif. Une seconde vie, c’est-ce que Nicolas donne à ces matériaux revendiquant par la même occasion l’obsolescence à laquelle sont voués les objets, empilés en l’honneur d’une seule idole, celle de la surconsommation présente dans les sociétés occidentales alors que les ressources naturelles s’amenuisent. « Il y a une surconsommation et une surenchère des produits manufacturés, ce que je trouve hallucinant dans un moment où notre planète souffre, d’où le nom de ‘terres rares’ que j’attribue à mes œuvres … Ce sont des matériaux que l’on va puiser et re-puiser sans limite ». 

Monochrome, le noir envahit toute la sculpture, sans qu’une quelque conque monotonie s’y incruste. En constante stagnation, ce noir que Delay choisit organise un espace hermétique à toute approche superficielle de son œuvre. Ce n’est plus nous qui contemplons l’œuvre, c’est elle qui nous regarde, comme pour la première fois, nous interrogeant sur la place que nous avons dans notre monde et sur l’état de nos existences, comme si le noir ne serait que le reflet de la couleur de nos âmes pétrie de doutes et d’inquiétudes sur l’avenir de notre espèce. Pourtant, ce noir mat ne représente pas uniquement quelque chose de négatif pour Nicolas : « Je préfère qu’on le qualifie de doux, je ne le vois pas comme quelque chose de pessimiste, ça fait rejaillir une certaine forme de beauté plastique ». 

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Nicolas Delay devant son oeuvre, Cérium 58 – ©Felipe Paiva

La réalisation de Cérium 58 s’est fait en deux mois environ. À temps plein, non-stop. Une prouesse, à la vue de l’aspect technique qu’engendre la réalisation de ce projet pharaonique : récupérer les pièces puzzles, se débarrasser du superflu pour les réintégrer les pièces nouvellement formatées dans un tout minutieusement bâti. Il faut mettre la main à la pâte et ne pas avoir peur de se salir les mains. Nicolas avoue avoir un faible pour ce genre de travail dans lequel il se complaît. « J’aime bien mettre mes mains dans le cambouis et avoir l’impression de mettre arraché sur une œuvre, offrir un résultat qui puisse rentrer dans une lecture intelligible ». Formé à l’école de la rue, il croit fermement à la libre entreprise et pense que la formation scolaire, même si elle permet d’établir un réseau, n’est pas la voie royale vers la réussite professionnelle. « Ce que je me dis toujours, c’est que les solutions aux obstacles et aux contraintes qui se présentent devant moi sont en moi, à moi d’aller y puiser et de travailler durement pour les atteindre »

Pour en découvrir plus sur son travail, je vous donne rendez-vous au vernissage organisé par la Galerie BS au 2 rue Thorel, le jeudi 28 avril de 18h à 22h. L’exposition s’étendra jusqu’au 30 juin.  

Jimmy Saint-Louis

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