Le festival Nikon vient d’annoncer les 50 finalistes des 1056 films en compétition et « Tunisie 2045 » en fait partie. Chaque participant a proposé un court-métrage autour du thème « Je suis un geste ». Le président du jury, Jacques Gamblin, a rassemblé la crème de la crème pour délibérer. Le public est également invité à choisir. Ted Hardy-Carnac, 31 ans et passionné de cinéma a saisi sa chance.

Une file d’attente à l’extérieur, des visages décomposés, une personne atteinte de toux, un drapeau tunisien agité à l’accueil, une femme concentrée derrière un bureau sur lequel le tampon est posé… Le décor est planté. Bienvenus parmi les migrants européens, en Tunisie 2045.

Nous sommes en 2045 et la Tunisie est une terre d’accueil. Elle doit faire face à la migration d’Européens venus de France, d’Angleterre… « Le quota des réfugiés européens est dépassé », soupire la secrétaire. On lit du désarroi dans son visage, du désespoir dans celui du Français et de la mélancolie dans le visage attristé de sa petite fille. Ce n’est qu’un contrôle de plus pour cette fonctionnaire. Celui de trop ? Il n’a pas ses papiers et ceux de sa fille, non plus. Derrière le terme de « réfugiés », les enfants, les femmes et les hommes sont sur le même plan. Leurs papiers font leur différence. « Au moindre contrôle de police, on est reconduit en Europe ». Les frissons apparaissent. On imagine leur retour. Le film continue déjà dans notre tête. Mais elle ne lâche pas. « Qu’est-ce que ça vous coûte ? Pour nous, trois mois de survie ». La voix du Français monte en grade et s’adoucie pour demander pitié. « Il y a du monde derrière vous ». Il ne peut plus rien faire. Un Allemand les interrompt et rappelle que cela fait cinq heures qu’ils attendent. Le ton gronde. Il est accompagné de sa femme et de sa fille. Ils n’ont rien à manger ni à boire. Il l’insulte et l’agresse sans retenu. Le Français protège la secrétaire. Il se bat devant sa fille. La police tunisienne intervient. Arrêt sur image sur le précieux sésame. Après tout, elle n’a fait que son travail…

Entretien avec Ted Hardy-Carnac…

Le Bondy Blog : Pouvez-vous vous présenter à travers votre œuvre ?

Ted Hardy-Carnac : « Tunisie 2045 » est mon 5e court-métrage. Mes films explorent souvent la thématique du temps qui passe et le rapport que nous avons à ce temps qui s’enfuit, au passé, au présent, aux souvenirs. J’ai plusieurs fois utilisé la forme de l’anticipation naturaliste, qui décale des problématiques actuelles pour mieux les mettre en perspective et nous questionner. La Tunisie est le seul pays du Printemps arabe à se trouver aujourd’hui dans une situation qui permet un certain optimisme. C’est un pays qui pour moi représente l’espoir d’une transition démocratique réussie. J’aimais imaginer un futur où la Tunisie, encore fragile aujourd’hui, avait réussi à s’installer dans une stabilité démocratique et représentait l’espoir pour les émigrés européens en détresse. Ma mère est juive tunisienne, et elle nous a emmené en Tunisie, mes frères et sœurs et moi, mais je n’avais alors qu’un an et je n’y suis pas retourné depuis, tout simplement parce que je n’en ai pas eu l’occasion. Mais bien sûr, c’est un pays que je souhaite visiter, d’autant plus que j’y ai mes racines familiales.

Comment comprenez-vous la « crise » des migrants ?

Pour moi, derrière les généralités politiques, il faut toujours se rappeler des problèmes individuels et des êtres humains qui se trouvent derrière cette « crise ». C’est ce qui se passe dans « Tunisie 2045 » : la Tunisienne essaie de se protéger en revenant sans cesse à des généralités, en cachant toujours le sort de son interlocuteur derrière celui de milliers ou de millions de personnes. Au contraire, le père essaie de ramener la discussion sur son propre cas et sur celui de sa fille. À force de parler de « crise des migrants », de « drames humanitaires », on en oublie que chaque être humain concerné, chaque individu, essaie simplement d’aller là où il a le plus de chance de trouver le bonheur. Et c’est donc à nous, au niveau individuel, de faire preuve d’empathie, et d’aider ceux qui ont besoin d’aide quand on peut le faire.

 Comment s’est passé le casting ?

Le casting n’a pas été évident, car il nous fallait des rôles bien spécifiques : une jeune femme tunisienne, deux « policiers » tunisiens, un réfugié allemand, un père au physique très « européen » et une petite fille d’une dizaine d’années. Chaque rôle représentait donc un challenge de casting à part entière. Nous avons mis de nombreuses annonces sur des sites de casting, nous avons eu l’aide d’une assistante de directeur de casting qui nous a conseillé pas mal de profils, et nous avons contacté les agents des acteurs que nous souhaitions rencontrer. Nous avons vu beaucoup de jeunes actrices tunisiennes qui parlaient couramment le français et l’arabe tunisien, et Nabiha Akkari nous a tout de suite impressionné parce qu’elle avait en elle un très beau mélange de fermeté et de fragilité. Pour les réfugiés français et allemands, nous avons cherché deux hommes à la carrure similaire, pour que le combat puisse paraître authentique. Julien Hérichon, qui interprète le Français, avait quelque chose de doux et de désespéré, tandis que Raphaël Schach avait en lui un désespoir plus nerveux, plus incontrôlable. Parmi les nombreuses petites filles que nous avons rencontrées, Lya Oussadit-Lessert nous a tout de suite bluffés, elle a déjà une présence magnétique, son visage était extraordinaire à filmer. Enfin, les deux flics, dont l’un est d’origine tunisienne et l’autre algérienne, avaient une présence physique qui permettait de donner plus d’impact à leur intervention.

Court mais intense. Quand il s’agit de la vie de nos proches, on est plus sensible. À votre avis, pourquoi ?

On se sent plus concerné par ceux qui nous ressemblent le plus, car on s’identifie plus facilement à eux. On est donc généralement plus sensibles aux problèmes de nos familles, de nos amis, puis à ceux de notre ville, de notre région, de notre pays, et ainsi de suite. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, d’une certaine manière il est normal d’aider d’abord ceux qu’on aime et ceux dont on est le plus proche, c’est ce qui permet de créer des liens forts entre individus. Mais cela ne doit pas nous faire oublier d’être solidaires avec tous les êtres humains, qui nous ressemblent toujours plus qu’on ne le croit. Il est indispensable d’arriver à se mettre à la place de l’autre, même si cet autre nous est a priori assez étranger. Car contre les catastrophes humanitaires, il n’y a, à l’échelle individuelle, qu’une seule façon de résister : l’empathie, l’entraide, la générosité. L’honneur de l’humanité sera toujours de savoir aider ceux qui en ont besoin.

Pour regarder la vidéo, c’est par ici : httpv://www.festivalnikon.fr/video/2015/1391.

Yousra Gouja

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