En salle depuis le 16 mars, le documentaire du réalisateur iranien, Ayat Najafi, revient sur l’histoire de sa soeur qui a bravé l’interdiction de faire chanter des femmes en public en tant que solistes.

Imaginez, vous êtes une femme, compositrice et vous voulez organiser en France un concert 100% féminin, composé uniquement de chanteuses et de musiciennes. A priori, rien ne vous empêche de mener à bien ce projet. Maintenant, imaginez être dans cette même situation, mais cette fois-ci en Iran. Là, les choses se compliquent. Ce concert est totalement irréalisable dans la République Islamique d’Iran car les femmes sont interdites de chanter en solo et devant un public mixte, plus précisément devant un public masculin. La raison donnée est que la voix féminine risquerait d’exciter les hommes…

Pourtant, malgré cette censure, une femme a essayé de braver l’impossible et c’est toute l’histoire du documentaire No Land’s Song, actuellement en salles. Celle de Sara Najafi, une compositrice iranienne qui rêve de monter dans son pays un concert avec des femmes. Son frère Ayat Najafi, réalisateur, l’a filmé pendant quatre années, le temps d’arriver au terme de ce projet semé d’embûches.

« L’idée principale du film était déjà quelque chose d’interdit », nous raconte le réalisateur lors de son passage à Paris. « Nous ne sommes pas supposés avoir des femmes qui chantent, c’est absolument illégal ». Mais c’est justement cette prohibition qui l’a inspirée : « Le combat contre ces obstacles m’intéressait. Jusqu’où pourrions-nous aller ? C’est cinématographique, parce que dans un film on a besoin d’une mission, d’obstacles. C’est ça le cinéma ».

Sans savoir s’ils allaient atteindre leur dessein, ils avaient pourtant une certitude, celle de faire bouger des choses. « Nous étions persuadés qu’en se battant pour le changement, même si on ne pouvait pas l’atteindre, on pouvait au moins repousser les limites, » se souvient le réalisateur.

L’envie derrière No Land’s Song était initialement de créer un projet entre frère et soeur. « Sans le film, on n’avait pas de concert », résume t-il. « Je voulais travailler sur les femmes dans la musique iranienne et Sara voulait sortir un album avec la voix d’une chanteuse ». Après discussion, le frère et la sœur ont eu l’idée du concert et ensuite d’inviter des chanteuses iraniennes et étrangères. Des françaises se joignent au projet, Jeanne Cherhal et Elise Caron, ainsi que la tunisienne Emel Mathlouthi.

Un combat perdu d’avance

A la tête de cette mission impossible, sa sœur Sara use de son infaillible persévérance, de stratégies, pour tenter de récolter les autorisations nécessaires auprès des autorités. No Land’s Song est un peu un « choc des titans » entre cette femme rebelle et la bureaucratie iranienne archaïque.

« La chose la plus importante que nous voulions montrer est la mentalité derrière la censure. Cette idée selon laquelle le gouvernement peut décider de ce qui est bien ou pas ». Pour le réalisateur, ce n’est pas au gouvernement de prendre ces décisions, « c’est à la société ».

No Land's Song - 2Cette mentalité, il l’illustre dans une séquence qui est malgré elle la plus humoristique du film. Sara Najafi rencontre un théologien pour essayer de comprendre pourquoi les femmes ne peuvent pas chanter en public. Il lui inculque que la voix féminine peut exciter l’homme et ce dernier risque de se sentir sexuellement agressé à son écoute. « C’est un argument à la fois drôle et stupide, » considère le réalisateur. Il ajoute que cette mentalité, qui interdit le chant aux femmes et qui impose le port du voile, « n’a pas sa place au 21ème siècle ». Pour lui, filmer cette rencontre est nécessaire car elle laisse la parole à l’autre parti et aide le spectateur à mieux comprendre l’adversaire. « Je voulais faire rencontrer une femme, qui ne croit pas en ces idées, et un homme, qui les soutient, pour créer un dialogue entre eux », explique-t-il.

Si cette idéologie domine le pays, la majorité des Iraniens ne soutient pas cette interdiction selon Ayat Najafi. « Je suis sûr qu’un groupe de personnes pense que c’est bien, c’est aussi une réalité. Mais en Iran, tout le monde écoute des chanteuses, des artistes pop d’Hollywood, » rappelle t-il. « On peut trouver ces musiques partout en Iran, sur le marché noir ».

C’est sûrement en passant par le marché noir que les Iraniens pourront regarder No Land’s Song car le documentaire ne sortira pas officiellement au cinéma à cause de la censure. Ayat Najafi espère seulement que son film puisse avoir un impact dans son pays : « Le film demande pourquoi on ne se bat pas plus souvent ? Il est une sorte d’exemple pour inciter au changement et à repousser les limites encore plus loin en Iran, » souligne le réalisateur. « Mais pour y arriver, nous avons besoin de plus de combats, de plus de motivations et j’espère que le film donnera cette motivation aux Iraniens ».

Assia Labbas

Bande annonce :

httpv://www.youtube.com/watch?v=BWHEY6vV5ig

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