Ici, à Carrières-Sous-Poissy, dans les Yvelines, tout le monde connaît « le Poète ».  Nouredine Zahri, c’est l’enfant du pays. Le plombier, qui a écrit « Femme aux cheveux dans le vent », un recueil de poèmes d’amour. Celui qui a grandi Place des Dahlias, dans le quartier des Fleurs, en plein cœur de la cité, et qui vous récite quelques vers quand vous lui demandez comment se passe l’écriture. « J’ai toujours aimé l’art, mais je ne me suis jamais dit qu’un jour, je ferai de la poésie » me lance-t-il, à peine attablé dans un café de la ville.

Né en 1972, dans une famille modeste d’origine marocaine, les études ne l’intéressent pas vraiment. A l’école, il s’ennuie. Il veut très vite gagner sa vie. A 15 ans, alors qu’il est au collège, Nouredine décide qu’il sera plombier : « Pas du tout une vocation. On m’a donné un livret avec une liste de métiers, j’ai choisi la plomberie».

Un boulot qui lui permet de partir. « Il ne s’éclate pas », mais voyage, au gré des chantiers et des opportunités. Il s’installe quelques temps en Normandie, puis s’en va. Il n’oublie pas pour autant son quartier d’origine, où il revient, à l’occasion. Pour toujours mieux repartir : « La vie ne peut pas se résumer à un endroit. Il faut savoir être partout chez toi. La cité, c’est un moment de ma vie, mais ça n’est pas toute ma vie ».

Au fil de ses vadrouilles, il rencontre des gens. Beaucoup. Dont la première femme de sa vie, qui lui donne une fille, Sarah, aujourd’hui adolescente. Son regard se teinte de tristesse. Un ami vient le saluer. « Ca va le poète ? ». Nouredine me présente, puis enchaîne : « Mon CV se résume à ça : plombier de formation, je soude désormais les mots »

Son téléphone sonne. Il ne décroche pas. Il me demande quand même de sortir pour allumer une cigarette. L’air pensif. Je feuillette son livre et écume les premières pages. Nouredine revient. Il sourit, puis me raconte la genèse de son œuvre. Une catharsis : « Mon bouquin est né à Paris, le 8 février 2005, le jour de mon anniversaire. Tout a commencé à ce moment. Ce soir-là, j’ai écrit. Pas dans l’idée de faire un livre, juste parce que j’en avais besoin ».

A cause d’une déception amoureuse. D’ailleurs, il n’en fait pas un secret. S’il n’y avait pas eu cette rupture avec « cette magnifique femme », dont il ne dira pas plus, il n’aurait sûrement jamais pris sa plume. Nouredine fait lire son premier poème, Illusion Passagère,  à sa sœur, dont il me récite quelques vers :

« Alors, j’ai vu une oasis, avec tous ses vergers,

Dont coulent les flots de ma bien-aimée !

Elle m’appela du haut de ses dunes, que je prenais pour sa poitrine,

Mais, à la prononciation de son nom, tout ne fut qu’illusion »

Elle lui demande une suite, « parce qu’un poème comme ça, ça ne veut rien dire » et surtout, parce qu’elle trouve qu’il a du talent. Lui continue d’écrire des poèmes, sans jamais penser à en faire un recueil. D’ailleurs, il ne se fixe aucune règle littéraire, aucune limite. Il compose, comme il le sent. Et s’inspire de tout, « même d’un ticket de supermarché ou d’une télécommande de télévision ».

En Mai 2005, il part au Maroc. A Agadir, il rencontre une artiste allemande, prénommée Suzanne. Elle s’intéresse à ce qu’il fait. Il lui propose de jeter un coup d’œil. Elle accroche, et l’encourage à terminer son œuvre, puis à la faire publier. Ils se lient d’amitié : « Elle est devenue ma muse. Elle m’a inspiré la plupart de mes derniers poèmes. En ce moment, je finis un roman, « Le Plombier Romanesque », qui raconte notre histoire. Sans elle, je n’aurais pas pu continuer ». Avec Suzanne, il passe des journées entières à écrire, ou à peindre. A regarder le monde autrement.

« Femmes aux cheveux dans le vent » sort fin 2009. « C’est une fierté d’être publié forcément mais ce n’est qu’un début » me dit-il. Car il ne vit pas de sa plume. A côté, il travaille. « De la plomberie ou autre chose…tant que je continue d’écrire, c’est le plus important. Je porte le bleu de travail, et quoiqu’il arrive, j’aurais « la cotte »…le tablier d’un fortuné ou la salopette d’un miséreux ».

Nouredine est désormais sollicité, reçoit des invitations et des messages du monde entier, « même du Japon». Une chanteuse l’a récemment contacté pour chanter ses vers. Il est d’accord, mais le projet stagne, à cause du manque de moyens : « C’est souvent comme ça. Ca bouge beaucoup, il y a une demande mais l’argent manque. Là, nous cherchons un mécène. Pour soutenir le truc quoi, parce qu’enregistrer un disque, ce n’est pas gratuit ».

Avec son éditeur, les relations sont compliquées. Des désaccords concernant la promotion, mais aussi les ventes, que Nouredine estime supérieures à la centaine avancée. « C’est un coup d’essai et je ne regrette rien car je me suis débrouillé tout seul du début à la fin, sans aucune expérience , jure-t-il.

Avant de partir, il me parle de son ami d’enfance Rachid Djaïdani, écrivain et réalisateur, lui aussi originaire de Carrières Sous Poissy, qui lui a présenté récemment Ismael Ferroukhi, réalisateur des Hommes Libres : « Le Plombier Romanesque, j’aimerais qu’il soit adapté au cinéma. Ce n’est pas de la prétention, juste des projets. Ca n’a rien d’un livre larmoyant. Ca parle encore d’amour ».

Il me dit aussi qu’il refuse une quelconque étiquette de « poète du ghetto » : « Je veux que l’on me juge sur ce que je fais. Quand je fais lire mes travaux, je ne dis pas Nouredine Zahri, banlieusard. Je dis juste lisez, et dîtes-moi franchement ce que vous en pensez».

Il lui arrive pourtant de rester dans les cages d’escalier. Pour parler un peu de son expérience, avec les jeunes qui squattent. Certains s’en fichent, d’autres écoutent. Elle est belle l’histoire de Nouredine. Je n’avais pas remarqué ses mains, mais elles portent des traces de peinture blanche. Avant de venir, il bossait. Un client lui ouvre la porte : « Salut Nouredine ». Ici, tout le monde le connaît.

Ramsès Kefi

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