Pour cette première projection publique ce vendredi 16 novembre dans le cadre du festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec, le public est au rendez-vous au Trianon de Romainville, et les applaudissements de fin montrent que les spectateurs sont conquis. Et pour cause : « On nous appelait Beurettes » est un documentaire percutant sur une histoire tellement mise de côté qu’elle a fini par être oubliée : celle de cette première génération de filles d’immigrées nées en France, surnommées « Beurettes » dans les années quatre-vingts.

Trouver sa place entre deux cultures

C’est sa propre histoire que la réalisatrice Bouchera Azzouz raconte et croise avec celles de ses copines de la cité de l’Amitié à Bobigny : Mina, Aourdia et Dalila. A travers leurs témoignages et leurs différentes trajectoires, on découvre leurs conquêtes en tant que filles d’immigrés mais aussi en tant que femmes. Elles reviennent notamment sur leur enfance, qui déjà portait les signes d’un tiraillement culturel. Aourdia raconte son enfance et les instructions de son père : «Qu’on ne vienne pas un jour frapper à ma porte pour me dire que vous avez fait une bêtise, je ne veux pas qu’on parle de nous. » En tant que jeune fille, et encore plus en tant que fille d’immigrés, il fallait être sage, quasi irréprochable. Plus tard, en CM2, les trois amies partent en classe verte, non sans difficultés : l’institutrice de Bouchera finira par convaincre ses parents de la laisser partir trois semaines en Bretagne avec ses amies. Une expérience qui ne se reproduira pas : en tant qu’aînée de sept frères et soeurs, elle devait rester à la maison pour aider sa mère. « Après ce séjour, nos parents ne nous laisseront plus jamais partir en voyage scolaire, » raconte-t-elle.

Et plus tard, les demandes en mariages qui se multiplient à l’adolescence, les mariages forcés, la crainte du déshonneur, parfois la résilience face au poids de traditions écrasantes. Et de l’autre côté, la volonté de trouver sa place dans une société française encore marquée par le souvenir douloureux d’une guerre d’Algérie qui a opposé deux cultures.

Le documentaire bouleverse, entre dans l’intime de ses femmes et rend compte tant des liens de ces filles/femmes à leurs mères et leur famille que de leurs rêves de liberté et de vie sociale. Tchaba, la soeur de Aourdia, témoigne elle aussi de son histoire: mineure, elle fugue pendant 2 jours. Son père la récupère au commissariat en promettant de ne pas la frapper. Le lendemain matin, il l’emmène en Algérie. Elle se mariera là-bas à 15 ans. Une manière pour elle de gagner sa liberté.

Le documentaire n’omet pas non plus le sentiment profond de n’avoir pas été considérées comme citoyennes françaises, mais plutôt comme des immigrées en transit qui allaient tôt ou tard rentrer chez elles. Ce qui pour la grande majorité, n’était pas le cas : elles étaient née en France et elles avaient grandi avec l’école de la République.

Un combat silencieux et douloureux

Tout au long des cinquante-deux minutes, les témoignages sont enrichis par un travail de documentation : Bouchera Azzouz nous replonge dans l’époque grâce aux images d’archives et révèle les conséquences directes des événements historiques sur la vie de cette génération, que ce soit la prime au retour, l’élection de François Mitterrand en 1981, la régularisation massive des travailleurs sans papiers, l’émergence des faits divers dûs au racisme, la marche des Beurs ou encore l’arrivée du Front National à l’Assemblée Nationale en 1986. La réalisatrice et ses copines nous racontent comment elles ont été touchées de près ou de loin par ces épisodes et ces décisions politiques.

Grâce à ce documentaire, nous prenons conscience du combat silencieux et douloureux qui a été celui de ces femmes, de cette génération fruit d’une décolonisation difficile, née entre deux cultures qu’il a fallu réconcilier et entre lesquelles il a fallu trouver sa place. Visiblement, les femmes de cette génération ont réussi à ouvrir une voie.

Aujourd’hui, nous le savons, le terme « beurette » a pris une toute autre signification : l’appellation est devenue péjorative, elle s’est transformée en insulte, comme si le prix à payer pour la conquête de ses libertés était l’indignité. En cherchant à se libérer de ses injonctions, la génération qui succède à celle de Bouchera Azzouz et ses amies continue le combat et prend la relève. Comme elle l’indique à la fin de la projection, la réalisatrice n’exclut d’ailleurs pas la possibilité de raconter l’histoire de cette nouvelle génération à travers un nouveau documentaire.

Samia KIDARI

Le documentaire « On nous appelait Beurettes » sera diffusé sur France 2 en début d’année 2019. Une avant –première est en cours d’organisation.

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