Dans le lycée Diderot des quartiers nord de Marseille classé Zone d’éducation prioritaire, Manel, Abou, Aurore, Sarah, Mona, Cadiatou, Albert, et une dizaine d’autres élèves vont revêtir, le temps d’une année scolaire, les oripeaux de « La Princesse de Clèves », et revivre la passion amoureuse contrariée de l’héroïne du monument littéraire de Madame de La Fayette paru en 1678, considéré comme le premier roman moderne français.

L’idée de traiter les grands classiques à travers l’apprentissage d’élèves, a priori très éloignés de cet univers littéraire, et de faire un documentaire sur cet atelier pédagogique, est venue d’une discussion entre Régis Sauder, le réalisateur, et Anne Tesson, sa femme, agrégée de lettres, enseignante en Seine-Saint-Denis puis pendant dix ans au Lycée Diderot de Marseille. Plus que la difficulté de l’enseignement qui peut exister dans ces établissements, c’est la soif de connaissances de ces élèves qui va servir de déclic à Régis Sauder puis de détonateur au montage du projet.

Très vite, « La Princesse de Clèves » s’impose, avec, en petite musique de fond, la fameuse phrase de Nicolas Sarkozy prononcée à Lyon en 2006 devant un parterre de fonctionnaires : « L’autre jour, je m’amusais – on s’amuse comme on peut – à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur « La Princesse de Clèves ». Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de « La Princesse de Clèves ». Imaginez un peu le spectacle ! »

Les élèves de l’atelier pédagogique du lycée Diderot n’auront de cesse, sans le savoir, de contredire le Président de la République sur l’importance de s’approprier une référence de notre patrimoine littéraire comme « La Princesse de Clèves ». Outre la transmission culturelle, les adolescents vont véritablement investir le roman, comparer leur propres sentiments avec ceux des personnages pour mieux appréhender le monde qui les entoure et réfléchir sur leur propre existence et leur condition…

Le film montre surtout comment ces jeunes d’un quartier populaire, d’origines très diverses, parfois en grande difficulté sociale ou scolaire, vont vibrer sur un texte du 17e siècle et s’y reconnaître. Cette expérience les mènera aussi à Paris lors d’un voyage à la Bibliothèque nationale de France pour découvrir les manuscrits rares et précieux de l’édition originale et, au Louvre, pour voir les portraits de la cour des Valois où se situe l’action de « La Princesse de Clèves ». Pour certains, la découverte du musée est un véritable choc esthétique : « C’était comme une cascade », témoigne l’une d’entre eux, encore bouleversée par la beauté des œuvres qu’elle entrevoit pour la première fois.

Mais Régis Sauder ne va pas s’arrêter aux seuls élèves. Il va aussi faire entrer les parents dans la danse et les faire échanger avec leur enfant sur les grandes thématiques du livre. En découlent des moments forts, intenses, où la parole se libère, où les larmes coulent comme celles d’Aurore qui reproche à sa mère un manque d’amour, et où un père explique pourquoi il ne laisse pas sortir sa fille, pour mieux la protéger des dangers extérieurs potentiels qui l’angoissent terriblement.

Le réalisateur semble avoir gagné la confiance totale et absolue des adolescents qu’il filme, la plupart du temps, en très gros plan pour nous plonger, encore plus, dans leur intimité. Ils livrent sans aucun tabou leurs sentiments et leurs états d’âmes : amours homosexuelles, pesanteur du carcan familial, poids des traditions, incertitudes sur l’avenir, envie de prendre son envol loin du quartier, ou désir simple d’être heureux dans la vie…

Le documentaire s’achève avec l’année scolaire et les résultats du bac, devenu rite de passage, qui tombent avec des sanglots pour les uns et des cris d’une joie folle pour les autres. Car « Nous, Princesses de Clèves » nous démontre avant toute chose que Manel, Abou, Aurore, Sarah, Mona, Cadiatou, Albert et leurs camarades sont des adolescents comme les autres, et que la ZEP des quartiers Nord de Marseille n’est pas si éloignée de la cour d’Henri II de Valois… A cinq siècles d’intervalle, les émotions (joie, tristesse, colère ou peur) demeurent et demeureront toujours les mêmes.

Sandrine Dionys

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