J’ai rencontré Christophe à l’université. C’était un des rares étudiants lucides, un de ceux qui avait débranché le câble reliant son cerveau à la matrice. Il ne se faisait aucune illusion sur la vie. Contrairement à mes autres camarades qui se voyaient ministre, lui savait, qu’à la sortie de la fac, avec notre BEP Histoire, on allait valoir un sachet de cacahuètes grillées sur la place du marché du travail. On ne lui mettait pas la piqûre à Christophe. C’était un bon, un Bondynois.

Un jour il s’est dit : «OK. La conseillère d’orientation m’a baisé. Autant prendre du plaisir ». Il a fait son mémoire de maîtrise sur Pif le chien. Je vous jure c’est vrai. On avait le même directeur de recherche. Les autres étudiants avaient pris des sujets du genre : Le prix du pain de 1672 à 1689, lui a fait Pif le chien, la bande dessinée.

C’est vrai que Christophe aimait déjà beaucoup dessiner à la fac. Il passait son temps à la bibliothèque universitaire à faire des croquis où à se foutre de la gueule des gens qui croyaient qu’ils allaient finir conservateur du Louvre avec leur doctorat sur la Crise iconoclaste aux Provinces-Unies au XVIe siècle. A la bibliothèque de Bondy, il avait  un siège à son nom, tellement il squattait toutes les BD.

Christophe aime dessiner mais il sait que le coup de crayon ça ne fait pas bouffer. Alors il est devenu professeur des écoles. C’était en 2005, l’année où les émeutes en banlieue éclatèrent. Il venait juste de commencer sa carrière dans l’Education nationale. Pour rejoindre ses élèves, il devait traverser en bus plusieurs quartiers touchés par les émeutes. A chaque fois qu’il voyait un truc qui valait le coup d’œil, il dessinait et prenait des notes.

Il n’avait même pas besoin de prendre le bus pour voir les événements, il suffisait qu’il ouvre la fenêtre de sa chambre. Christophe habite dans une cité à la frontière de Bondy Nord. Chez lui aussi les voitures ont brûlé.

Il a décidé de faire quelque chose de bizarre avec tous les croquis qu’il a posé sur le papier : une BD. Oh, il n’avait pas une grande ambition au début, il s’est dit que le Bondy Blog, né également avec les événements de 2005, pouvait diffuser son œuvre. Mais nos moyens techniques ne nous permirent pas d’exaucer ses vœux : « Vous m’avez jeté comme un Romano témoin de Jéhovah qui sonne à votre porte pour vous vendre des assurances contre les météorites c’est  ça plutôt ! », rétorque Christophe amusé.

Oui peut-être, on n’a pas super cru en lui. D’autres maisons d’édition non plus : « La banlieue en BD ? Fous-moi le camp de là ! » lui a-t-on dit. Ça n’a pas arrêté Christophe. Il a envoyé sa BD à tout le monde, à tous ceux qui avaient une imprimante couleur. Certains décelèrent enfin son talent mais lui demandèrent de censurer quelques passages, comme ce croquis où Christophe remet en cause la qualité des propos d’Alain Finkielkraut. Il le dessine en effet en train de vomir de jolies phrases que Christophe qualifie « d’apologie de la haine raciale », des propos que le philosophe a tenus dans une interview.

Certains sont prêts à tout pour être édité. Pas Christophe. Il a dit « fuck ! » à tous les éditeurs qui ambitionnaient de lui faire supprimer ne serait ce qu’une ligne de texte. Jusqu’à ce que L’esprit frappeur l’édite sans changer une virgule à sa prose et une ombre à son dessin. Faut dire que Christophe a une excellente orthographe.  Le seul de ma promo à avoir rendu son mémoire sans coquille. Il y en a même un – moi – qui a écrit Ananas dans son mémoire sans A, mais passons je m’égare.

Christophe est édité. Lui l’enfant de Bondy qui n’a fait aucune école de dessin a sorti une belle BD sur l’embrasement des banlieues en 2005. Il faut dire qu’elle est plus agréable à lire sur papier qu’en format JPG, comme il nous l’avait envoyée une première fois.

Sa bande dessinée est un journal des émeutes où il mélange anecdotes personnelles, récits d’événements, incompréhension devant la couverture médiatique et une bonne dose d’humour. Lui aussi s’est fait jeter comme un pouilleux le jour où il a demandé à un patron de le prendre en stage en quatrième, lui aussi a eu la vie du Ter-ter. En vivant les émeutes de l’intérieur, Christophe nous déniche quelques perles, comme cet élève de 5eme qui explique à son prof le mode d’emploi pour brûler un abribus.

En tant que prof des écoles, il s’attendait tous les jours à voir son école brûlée, pourtant son interprétation reste complexe, juste, et voit plus loin que les voitures qui brûlent. Christophe est un banlieusard. Un banlieusard des cités qui sait mettre les mots sur ce qui cloche dans la vie de  ces territoires. Il a fréquenté les mêmes classes surchargées, vu les mêmes conseillers d’orientation qui rêvaient de tous nous envoyer en BEP Braconnier, vécu les mêmes moments qui font les joies et les peines de la vie dans les quartiers périphériques.

Sa BD est bonne, quoiqu’un peu engagée. Normal. Tellement de personnes racontent des conneries sur la banlieue, que quand un de nous à la chance de pouvoir  s’exprimer il crache son sac. Son coup de crayon a pris du galon depuis la fac, je reconnais très bien les lieux même si je trouve que Christophe s’est dessiné un peu trop beau gosse pour un Bondynois, création que Dieu a finit avec la crotte de nez des anges.

Obsidion, le titre de sa BD, adjectif qui qualifie la psychose collective qui frappe une ville assiégée, est un très bon récit des événements de 2005 vus de Bondy et ses environs. Et si vous pensez que je dis ça parce que c’est un ancien collègue historien, allez voir son site internet pour avoir un aperçu de son talent, avant d’acheter sa BD ou de me l’emprunter si vous venez mendier à ma porte.

Idir Hocini

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OBSIDION chronique d’un embrasement volontaire Seine-Saint-Denis 2005

Remedium

Edition L’esprit frappeur

2011

J’ai pas compté les pages mais ça va….

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