Au 5 rue des Frères Darty, dans le centre-ville de Bondy, s’entassent en début de soirée des férus de lecture venus assister à la première soirée-dédicace de la nouvelle librairie des 2 Georges. Au fond de la pièce, assis sur un canapé en cuir noir, l’auteur, et attraction de la soirée, Olivier Norek, vient présenter son dernier roman polar, Entre deux mondes.

Le Pantinois tient en haleine son auditoire en relatant des anecdotes sur son passage dans « la jungle » de Calais, un sujet au cœur de son roman. « J’ai découvert Norek sur Internet, j’ai tout de suite adoré ses bouquins. Ça change de ce que j’ai l’habitude de lire, la perspective est différente car on n’a pas seulement le point de vue des policiers, mais aussi des criminels », explique Laura, préparatrice en pharmacie. « Ce livre interpelle les gens sur la crise migratoire et sur ses effets dévastateurs, on en parle mais la situation reste très loin d’être résolue. Norek, c’est cash, sans langue de bois, c’est franc, on ressent le flic passionné par sa mission », analyse Christophe, habitant d’Aulnay-sous-Bois.

Norek, c’est aussi le prix du polar européen en 2016 et l’Étoile Parisien du meilleur polar en 2017. Une belle revanche pour celui qui a obtenu 5 /20 au à son bac de français ! « Je suis la preuve qu’avec abnégation et confiance en soi, on peut être qui on veut dans la vie ». Tentons d’en savoir plus sur l’ex-lieutenant de la police judiciaire du 93 et ancien humanitaire pour Les Pharmacies sans Frontières. Interrogatoire !

Le Bondy Blog : Vous êtes arrivé dans le monde de l’écriture sur le tard, vous vous voyez écrivain ?

Olivier Norek : Non, pas du tout. J’ai dû beaucoup lire, je me suis exercé à écrire des histoires, ensuite j’ai participé à un concours que j’ai remporté, et j’ai été repéré par deux maisons d’éditions Michel Lafon et Denöel. J’ai senti que le courant passait bien avec Michel Lafon, je l’ai donc choisi, et je ne suis pas déçu car cela fait cinq ans que nous travaillons ensemble, et ça fonctionne bien.

Le Bondy Blog : Dans votre dernier polar, vous changez de territoire : vous passez du 93, votre terrain de jeu habituel, à Calais. Pourquoi ?

Olivier Norek : Si j’ai changé de lieu pour mon histoire, c’est que je ne voulais pas devenir un encadré « auteur écrivant exclusivement sur le 93 et la police ». Je pense la littérature en terme de challenge. Le 93 n’est pas une fatalité, on peut y vivre comme on peut en bouger. Ceux qui n’y vivent pas en ont peur, et ce qui y vivent sont persuadés qu’ils sont emprisonnés dedans. Moi j’y vis depuis vingt ans, j’y suis parfaitement heureux, j’ai écrit ces bouquins pour démystifier ce département, dire qu’il est comme un autre et que l’on peut y vivre. Le message étant passé, je passe à autre chose.

Le Bondy Blog: Alors pourquoi « la jungle » de Calais comme sujet pour votre roman ?

Olivier Norek : Tout le monde autour de moi me parlait du flux migratoire, des vagues de migrants comme des envahisseurs, et je me suis surpris moi-même à en avoir peur alors que je m’appelle Norek, je suis fils de polonais, mon grand père était un migrant. Je voulais montrer à tous ces gens que le monde est fait de mouvements migratoires, que les exilés ne sont pas là pour nous nuire, mais que ces migrations-là sont nos futures richesses pour la France. Tous les économistes et sociologues vous diront que financièrement l’immigration en rapporte plus à la France qu’elle n’empire.

Le Bondy Blog : Comment avez-vous travaillé la matière de ce roman ?

Olivier Norek : Je suis allé vivre trois semaines dans « la jungle » de calais avec un carnet, un stylo et mon sac à dos. J’ai vécu auprès de ces migrants qui eux m’ont remarquablement accueilli et protégé. La violence y est extrêmement présente, ce qui est normal, on a parqué 10 000 hommes en provenance de pays en guerre les plus violents, on les aliène en les traitant comme des animaux et la conséquence est qu’ils se conduisent en animaux par la suite. La loi du plus fort entre en vigueur dans ces zones de non-droit.

Le Bondy Blog : Dans votre roman, on a l’impression d’une police segmentée, n’ayant pas les mêmes agendas, et n’allant pas dans le même sens ?

Olivier Norek : Dans la société, on a des gens de gauche, de droite, d’extrême-droite, d’extrême-gauche… Pourquoi ce serait différent dans la police ? Normalement dans la police, il n’y a pas de politique. Une victime est une victime, peu importe sa couleur de peau. Un policier quel que soit son bord politique a pour mission de servir et protéger. On a un métier tellement important que si une brebis galeuse se fait remarquer, c’est l’ensemble du troupeau qui en pâtit. Si un policier frappe, c’est tous les policiers qui frappent. Ce qui m’insurge, c’est le pouvoir qu’a cette minorité sur notre profession, elle nous décrédibilise alors que la grande majorité risque sa vie et travaille correctement.

Le Bondy Blog : Votre style est sans détour mais donne parfois l’impression de lire un rapport de police.

Olivier Norek : (rires) Je sais que mes romans peuvent tomber dans les mains de jeunes ados dont la lecture rebute et j’ai peur de les perdre en faisant de longues descriptions, je veux les accrocher en allant directement à ce que je veux dire sans faire de détour. C’est la raison pour laquelle je fais du polar car ça me permet d’aller à l’essentiel, d’être parfois sec, incisif. Souvent, j’interviens dans des universités et lorsqu’un élève me dit que c’est le premier roman qu’il a lu jusqu’au bout, j’ai la justification de tout mon travail.

Le Bondy Blog : Vous dîtes détester la violence, pourtant vous l’écrivez avec un certain sadisme, tenez-vous compte de cette contradiction ?

Olivier Norek : La violence représentée à la télévision donne l’impression qu’on peut en rire, sans véritablement être heurté alors que celle que je décris, elle, est bien réelle. Je voulais remettre le curseur à la bonne place, car juste une gifle dans la vie réelle peut être extrêmement violente alors que dans la télévision il faut toujours en rajouter plus pour susciter le spectaculaire chez le téléspectateur. La violence est un sentiment qui te vide complétement, j’ai été amené à me battre dans mon service, le corps tremble à la fin, plus rien ne reste sinon l’envie d’expulser cette colère en dehors de toi. Je trouve que la violence au quotidien fait appel à plus d’émotions en nous que dans nos programmes télévisés.

Propos recueillis par Jimmy SAINT-LOUIS

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