Avec Omar et Greg, du romancier François Beaune, on entre vite dans le vif du sujet. De ces livres qui nous parlent d’aujourd’hui, maintenant, sans complaisance. Un livre dont le thème abordé est fait pour susciter l’intérêt du lecteur : notre manière de se définir en tant que Français dans un contexte politique et social compliqué.

Publié aux éditions du Nouvel Attila, l’écrivain de 40 ans, n’est pas un néophyte en littérature. Il possède déjà un curriculum vitae assez musclé avec quatre fictions à son compteur. Il est également le fondateur de plusieurs revues, createur d’une pièce de théâtre et auteur de reportages pour Arte Radio.

À la rencontre du FN de l’intérieur

Son récit est le fruit de rencontres fortuites, avec une femme tout d’abord, Stéphanie, avec qui il sympathise très rapidement, et ensuite son voisin du dessous, Greg, dont il apprend qu’il est un ancien du FN au Conseil régional de Provence-Alpes-Côte-d’Azur. De fil en aiguille, se tisse un intérêt intellectuel commun à s’écouter mutuellement, à se comprendre. Après plusieurs conversations et entretiens, Greg propose à François de rencontrer son ami Omar avec qui il a monté un projet fou mais ambitieux avec Jean Marie Le Pen.

Tous deux enfants de la Zup, Omar et Greg grandissent séparément, menottés à des conjonctures sociales et économiques différentes et vivant les transformations démographiques de leur quartier. Ce recueil de leurs témoignages révèle une enfance faite de violences, de petite délinquance à moyenne délinquance du côté de Omar à Orgeval, et de dépaysement du côté de Greg, né à Vaulx-en-Velin. Comme un carnet de voyage, la vie de ces deux anciens briscards du FN nous est racontée de façon morcelée. Comment ont-ils rejoint le Front National ? Comment se sont-ils croisés et dans quelles circonstances ?

J’avoue au début avoir mis un gilet par balles et mon parachute émotionnel avant d’ouvrir le bouquin, peur d’être offusqué par certains propos, peur de tomber sur des mines sciemment posées par l’auteur pour me déstabiliser. Lire une sorte de manifeste du Rassemblement National. Loin de ces a priori, je suis sorti agréablement surpris et touché par leur récit, à la fois par le sujet mais aussi par l’humour et la légèreté

Greg ou la haine de tout

Greg rejoint les rangs du FN à son adolescence, le parti devenant sa famille d’adoption : « Le local FN devient comme une seconde maison ». Il s’insurge principalement de ce qu’est devenu ce petit coin de paradis natal après les politiques de bétonisation et l’immigration qui va prendre progressivement davantage de place dans son quartier. « Systématiquement, on était emmerdé par ces nouveaux arrivants, ces nouvelles familles. Des populations agressives issues de l’immigration », raconte-t-il. La haine est le premier moteur de sa construction politique. Non pas la haine seule des étrangers mais d’une société entière qui, d’après lui, a saccagé son enfance paisible et douce, le sentiment d’avoir été trahi par la classe politique les ayant livré à leur sort : »C’était une haine de tout, de mes parents, de ma condition sociale, du système, de mes propres frustrations ». 

Avec son ouvrage, François Beaune nous fait entrer dans un conseil régional Front national par la petite porte. Il nous fait observer ses différentes composantes de pensée, ses mouvances internes, mais aussi ses conflits idéologiques profonds à partir du point de vue d’un militant, Greg, qui doucement prend du galon au sein du parti.

Omar, la mosquée et le FN

Parallèlement, le lecteur entre dans la psyché de quelqu’un qui se rapproche des idées du Front National alors qu’à la base, il y est diamétralement opposé. Après plusieurs essais à gauche, avec le Parti socialiste, passé par la case SOS Racisme également, Omar finit par adhèrer à des idées dont par le passé il se sentait réfractaire. Bien que musulman et qu’il se sente la cible d’attaques xénophobes, il prend la décision, en tant que secrétaire général de la mosquée de Porte d’Aix dans la cité phocéenne, d’aller vers le campement juste en face : « Le prophète a toujours discuté avec ses ennemis. Est-ce que nous sommes mieux que lui ? »

Dix années séparent ces deux parcours qui se croisent, de manière improbable, sur un projet provoquant la moquerie : intégrer les musulmans de Marseille à la croissance du FN. Au travers de leur histoire commune, ce focus à l’intérieur du parti est intéressant car il s’inscrit dans une réalité qui nous est toute proche : la montée des idées d’extrême droite sur la scène publique et celle de l’islamophobie en France. Certains personnages de ce travail journalistique sont des noms bien connus médiatiquement, les approcher de si près, de voir leur vision de la politique dans leurs actions quotidiennes est une aubaine que nous donne à apprécier l’auteur. David Rachline, Marine Le Pen, Jean Marie Le Pen, autant de personnalités frontistes qui font le décor de ce livre, loin des plateaux télévisés qu’ils écument à l’accoutumée depuis ces vingt dernières années. Le lecteur pourra trouver quelque anecdotes croustillantes sur ces personnes.

Malaise devant le dialogue de ces deux personnages

Ce livre n’est pas seulement un recueil des coulisses du Front national mais bien plutôt les coulisses de la vie de ces deux personnages dans tout ce qu’elle a de pittoresque. Leur amour de la France, Omar et Greg, tentent désespérément de la vivre, de la proclamer à leur petite échelle. Dans le cas d’Omar, ayant la double culture, il cherche à concilier les deux, chose qui lui est difficile : « Je suis un homme avec beaucoup de contradictions, qui a une histoire, et des racines dans ce conflit fratricide« , raconte-t-il. Au départ, Omar dit se sentir plus algérien que français, toutes les figures historiques anti-système le séduisent, de Malcolm X au le groupe de rap Public Ennemi. La France, il la définit comme le pays qui a laissé son grand-père dans la disette : « Le côté FLN de la famille disait à mon grand-père, mais pourquoi ‘t’es allé vivre dans ces bidonvilles ? ». Pourtant, c’est en rejoignant l’armée française, de force, qu’il va apprendre à aimer la France dans ce qu’elle a de plus élémentaire. « Mon premier sentiment patriotique a dû naître à l’armée … Doucement, j’ai commencé à saluer le drapeau français, à chanter la Marseillaise ». Un passage du livre qui m’a particulièrement touché car bon nombre de mes connaissances dans les quartiers populaires cherchent en somme une sorte de réhabilitation, de repère auxquels s’accrocher. Reste que livre provoque à quelques moments un certain malaise : les idées de ces deux personnages, la facilité avec laquelle ils tiennent des propos tendancieux manière très décompléxée. Mais Omar et Greg finiront par quitter le FN… mais pas forcèment pour les raisons que l’on pourrait penser.

Jimmy SAINT-LOUIS

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