C’est quoi une “meuf de cité” ? Si l’on s’en tient à la plupart des films sur la banlieue, trois représentations s’imposent : « la pute, la soumise ou le garçon manqué », constate Annabelle aka AIM. À 25 ans, la youtubeuse a lancé “On est là”, en octobre 2022. Un podcast pour mettre à bas les clichés sur les femmes de quartiers populaires.

Originaire d’une cité du Val-de-Marne, AIM a grandi avec ces représentations caricaturales, développant en conséquence une forme de honte de classe. En tant que créatrice de contenus sur les réseaux sociaux, AIM voit tous les jours ces clichés entretenus au cinéma et dans les médias. Son podcast entend casser ces caricatures en donnant la parole aux premières concernées. Interview.

Annabelle aka AIM. ©Emmanuelle Catherine

Dès le premier épisode, Charazade, une artiste queer franco-algérienne, parle de honte de classe. Elle a longtemps caché le fait qu’elle venait d’une cité. Est-ce que c’est aussi ton cas ?

Oui, quand j’ai commencé sur Youtube, je me suis sentie vraiment en décalage par rapport aux autres. Il y a beaucoup de personnes privilégiées. Je ne me suis pas du tout sentie reconnue, acceptée ou à l’aise. Très tôt, j’ai caché mes origines sociales comme mon orientation sexuelle, par peur d’être rangée dans une case, ou de ne pas être appréciée.

À un moment, je me suis dis qu’il était temps que je fasse vraiment un truc qui me ressemble et qui me parle. Tout est parti de là. Le podcast, je l’ai créé par besoin. Un besoin de représentation.

À quel moment as-tu retourné le stigmate et commencé à revendiquer cette identité de « meuf de cité » ? Et même, est-ce que c’est une revendication ?

C’est un sujet dont je parle beaucoup en ce moment parce qu’il y a le podcast, mais je ne le revendique pas au quotidien. C’est comme toutes les discriminations :  tu arrives, tu dis ton prénom et après ce sont les gens qui décident et qui te font te sentir différente.

À la base, tu revendiques que dalle. Ça devient politique parce que nos identités le sont

À la base, tu revendiques que dalle. Même mon podcast, ce n’est pas un combat. C’est une ouverture de paroles, une mise en avant de personnes, une ouverture de sujets. Ça devient politique parce que nos identités le sont.

La honte est partie quand j’ai commencé à en parler. Quand j’ai compris qu’en parler, discuter et transmettre, c’était aussi en faire une force. Il y a aussi des meufs derrière qui vont écouter et se reconnaître. C’est de l’empowerment. Tout ce qui m’a bloquée pendant des années, j’en ai fait un projet. C’est presque une thérapie.

Charazade parle du terme queer qui est aussi utilisé comme un retournement du stigmate. Dès le début, tu abordes plusieurs oppressions en donnant la parole à une personne queer, racisée, de cité

Ce que je veux expliquer aux gens, c’est que même si ce sujet a l’air hyper spécifique, il parle de tout. Souvent, on pense que parler de trop d’oppressions peut diviser. Moi, je dis, prenez juste une meuf qui porte tout, et faites la parler.

Quand je donne la parole à Charazade, en cinq minutes elle va parler de tous les maux de la société. En cinq minutes, elle va te parler LGBTphobie, de sexisme, de racisme, de discriminations, de précarité. Fais-lui une place, laisse la parler, tu vas te rendre compte que tu vas mettre le doigt sur quasiment tous les problèmes de la société.

Il y a autre chose qui m’a marquée dans l’épisode avec Chahrazade. Elle dit : « La banlieue, c’est devenue à la mode ». Qu’est ce que tu penses de cette phrase ?

Est-ce que la banlieue est à la mode ? Oui, grâce au rap. C’est la musique numéro un en France. Ce n’est plus un truc de niche. Par contre, est-ce que c’est à la mode dans le sens, est ce que c’est vraiment reconnu en dehors de nos sphères ? Je ne suis pas sûre.

Il n’y a pas une sphère où dire que t’es une meuf de cité ou un mec de cité va être bénéfique pour toi

Chahrazade le dit très bien : elle est fière de toutes ses identités, sauf quand ça l’empêche de trouver du taf. On nous reconnaît, mais seulement en surface. On nous reconnaît quand il s’agit de faire rire les gens, de faire danser les gens… Mais aujourd’hui, il n’y a pas une sphère, à part dans le milieu du divertissement, où dire que t’es une meuf de cité ou un mec de cité va être bénéfique pour toi.

Quand on regarde les pages Instagram qui mettent en avant « la banlieue », la majorité des contenus mettent en avant des hommes. Ton podcast, c’est le contre-exemple parfait. Est-ce que tu avais cette volonté ?

Oui, j’en parle dans l’introduction du podcast. Je dis : les féministes ne parlent pas de nous, les mouvements LGBT ne parlent pas de nous. Et même les mecs de quartiers ne nous calculent pas.

On parle des meufs de cité, mais on peut aller plus loin. Ils sont où les papys, les mamies, les étudiants, les enfants, les bébés, les personnes en situation de handicap visible… À croire qu’une cité, c’est des grands ensembles et des mecs dehors.

Qu’est-ce que tu aimerais pour la suite ? Est-ce que tu as la volonté d’interviewer des femmes qui ont des parcours plus diversifiés ?

Certaines personnes m’ont dit que c’était trop méritocratique, d’autres m’ont dit que ce n’était pas assez sensationnel. C’est une question de point de vue. Mes invitées sont venues avec ce qu’elles avaient à dire, et personne ne leur a dit quelle image elles devaient donner.

Il y a vraiment eu un truc inconscient où elles ont parlé de l’aspect positif des choses. Je pense que c’est une dynamique des personnes de classe sociale plus basse de garder l’espoir, de garder la tête haute. Justement, par intériorisation des clichés négatifs. Par opposition, on a envie de montrer les parties de nous qui réussissent.

On m’a aussi dit, il n’y avait personne de Marseille, de Lyon, ou dans des zones rurales. Pour les prochaines saisons, j’aimerais vraiment ouvrir le discours sur différentes villes,  différents pays.

Anissa Rami

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