Presque unanimes, les critiques ont reproché à Jean-Jacques Annaud de « faire du Jean-Jacques Annaud » dans son nouveau film, Or Noir. Principal grief : resservir le schéma classique d’une histoire quasi tracée. Celle d’un personnage principal a priori chétif, qui en grandissant, va s’affirmer et s’imposer face à ses détracteurs. C’est peut-être là que réside la force du réalisateur aux cinq Césars : recourir à la même esquisse pour en refaire, toujours, une nouvelle toile. Celle d’Or Noir – un « titre sec » comme les aime Jean-Jacques Annaud- dépeint la fresque d’une Arabie d’hier. Où les émirs signent un armistice a priori indéfectible.

Dans le désert, Nesib (interprété par Antonio Banderas) et Amar (joué par le remarquable Mark Strong) se sont livrés une guerre des territoires sans merci. Pour sceller leur pacte de paix, ils se promettent de faire d’un bout de terre, le corridor jaune, un no man’s land. En gage de sincérité, Amar confie Saleh et Auda, ses deux fils, à Nesib. Une pratique très répandue dans les contrées arabes au début du XXe siècle. Élément perturbateur : la découverte du pétrole par les Américains. Dans le corridor jaune justement. Le dilemme s’impose aux princes du désert, bientôt tiraillés entre business et modernité d’un côté, conservation des rites et existence ascétique de l’autre. Respectivement les visions de Nesib et Amar. Héritier des deux, Auda (Tahar Rahim) bataillera entre le réformisme cher à son père adoptif Nesib et le conservatisme de son pater biologique Amar.

C’est un défi de la mondialisation, perçue comme déni des traditions, dans une péninsule arabique où le Livre Saint prévaut. Où les pétrodollars miroités par les gisements culbute les traditions millénaires. Un storytelling bien ficelé, inspiré du roman de l’écrivain suisse Hans Ruesch, La soif noire – mille et une nuits d’amour et de combats dans une Arabie déchirée. Surtout, une manière noble et saine d’aborder la question de l’Islam. Aucun ethnocentrisme de la part de Jean-Jacques Annaud, qui sort des chemins battus sans pour autant se faire donneur de leçon.

En filigrane aussi,  cette nouvelle odyssée anaudienne ne fait pas l’impasse sur le romantisme avec l’histoire passionnelle de la princesse Leyla (Freida Pinto) et du Prince Auda. Enfin, la mise en scène réussie et magnifiée par des paysages authentiques et décors de rêve doit sans doute beaucoup au fait qu’aucun effet spécial n’ait été utilisé, pas même pour les scènes de combat à cheval. Des scènes transpirant de réalisme, pour le plus grand plaisir du spectateur. Or Noir, un film bon, brut et charmant.

Hanane Kaddour

Lire  l’interview de Jean-Jacques Annaud et Tahar Rahim

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