« Orphée et Eurydice », opéra mis en scène par Dominique Pitoiset et Stephen Taylor, est interprété par l’Atelier lyrique de l’Opéra national de Paris, l’Orchestre-Atelier OstinatO et le Jeune chœur de Paris. Cette œuvre, représentée à la MC93 de Bobigny, évoque l’une des plus grandes histoires d’amour contrariée de la mythologie grecque. Après une ouverture enlevée et joyeuse, le rideau se lève sur une scène de déploration. Orphée et le chœur se lamentent de la mort d’Eurydice. Orphée prend alors la résolution de mettre fin à ses jours avant qu’Amour ne lui annonce qu’il pourra récupérer Eurydice s’il parvient à convaincre l’Enfer et s’il ne regarde pas son épouse lors du trajet de retour à travers ce monde souterrain.

À l’acte II, un chœur infernal tente de barrer la route à Orphée mais, par son chant, ce dernier parvient à émouvoir les esprits qui lui cèdent le passage. Eurydice paraît et retrouve son mari. À l’acte III, les deux époux remontent vers la terre mais Eurydice s’inquiète de l’indifférence d’Orphée qui ne peut la regarder avant de retrouver le monde des vivants. À l’écoute de ses reproches, il ne peut s’empêcher de se retourner et elle expire dans ses bras. Orphée se lamente dans le célèbre « J’ai perdu mon Eurydice ». L’Amour surgit alors pour l’empêcher de se suicider et lui rend Eurydice.

A lire ce qui précède, on pourrait en déduire que, présentée dans sa version française, cet opéra ne doit pas être bien difficile à suivre et devrait ainsi permettre à tout un chacun de le découvrir dans des conditions favorables. Hélas, il n’en est rien. En effet, même pour qui connaît dans ses grandes lignes le mythe, il est bien difficile de comprendre le livret. C’est à se demander si les chants sont bien en français tant la voix des chanteuses (mezzo-soprano et soprano) est inintelligible. Certes, quand on assiste à un concert de rock, de pop, de variété internationale et même parfois française, bien souvent, on ne comprend pas non plus grand-chose sans que cela nous agace pour autant. Soit, mais à l’opéra, et cela vaut notamment pour « Orphée et Eurydice », si la mélodie compte, les paroles aussi.

Dans ces conditions, les deux heures de représentation paraissent bien longues. A cela s’ajoute des partis-pris de mise en scène peu judicieux, à commencer par le décalage entre cet opéra classique et l’utilisation d’une séquence vidéo, d’un décor et de costumes contemporains. S’agit-il par là de manifester la modernité du mythe en mélangeant du neuf à de l’ancien ? Le recours aussi ostentatoire à un mobilier tout droit sorti d’un marchand de meubles en kit suédois provoque l’impression désagréable d’être pris au piège d’une publicité insidieuse qui nous renvoie à la trivialité de notre société de consommation en plein milieu d’un œuvre classique.

Les mini-jupes, lunettes noires et autres costumes d’inspiration rock (veste en cuir rouge d’Amour, par exemple), jurent tout autant. Enfin, la projection d’images vidéo d’une Eurydice insouciante et souriante devant la caméra d’Orphée, en porte-à-faux avec la dimension tragique du mythe, alourdit la représentation et traduit paradoxalement l’échec du metteur en scène à ancrer son opéra dans la modernité.

Si la distribution est dans l’ensemble de qualité, avec une mention spéciale pour Chenxing Yuan (Eurydice) et Elisa Cenni (Amour), la performance de Marianne Crebassa (Orphée), à la gestuelle à la fois empruntée, étriquée et saccadée, présente en continu durant toute la durée de la représentation, n’est pas à la hauteur de l’enjeu artistique, indépendamment de la voix très prometteuse de la chanteuse.

Tous les spectacles ne peuvent pas faire l’unanimité. De surcroit, la MC93 de Bobigny nous a plutôt habitués jusque-là à des spectacles de bonne qualité qui correspondent peu ou prou à sa mission de proposer des représentations exigeantes tout en demeurant accessibles au plus grand nombre. Mais c’est précisément là où le bât blesse. En effet, comment ne pas avoir pensé à faciliter la compréhension d’une œuvre, bien qu’en français, par le recours à des sous-titres qui auraient au moins permis d’en suivre le fil ? Voilà une mesure simple et peu coûteuse qui aurait sans doute permis de passer une meilleure soirée.

A cet égard, les deux représentations prévues à destination exclusivement du public scolaire font craindre le pire. En prétendant ouvrir une fenêtre pour les non initiés à la culture dite légitime, le risque n’est-il pas au contraire, en leur donnant à voir des spectacles aussi peu lisibles, de la refermer ?

Gaëlle Matoiri

« Orphée et Eurydice » – Opéra de C. Gluck, direction musicale de G. Jourdain, mise en scène de D. Pitoiset et S. Taylor.
Les 2, 4 et 6 mai à 20 h 30 / le 8 mai à 15h30;  les 3 et 5 mai à 14 h 30 (représentations scolaires) – Tarif : 9 € à 25 €.
MC93, 1 boulevard Lénine 93000 Bobigny – M° ligne 5, station Bobigny-Pablo Picasso.

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