Malgré la pluie et mon retard, Aurélie Cardin me reçoit quand même, sourire aux lèvres. Passionnée d’histoire, la jeune femme de 30 ans sait raconter le cinéma… Son cinéma : « Celui qui joue avec le langage, qui secoue les consciences et qui montre qu’en banlieue, il y a aussi de la vie, des gens ». Aurélie, organisatrice du festival Ciné-banlieue, est la preuve que rester dans sa banlieue native n’est pas synonyme d’échec. Elle est ce qu’on pourrait appeler un pur « produit de banlieue » – elle s’est permis une escapade en Nouvelle-Calédonie pour boucler son DEA en histoire. « Je suis née à Saint-Denis et j’ai grandi à Aubervilliers. Mes parents ont tenu à ce que je reste dans une école laïque en Seine-Saint-Denis et ils ne l’ont pas regretté. »

C’est après son retour de Nouvelle-Calédonie que son festival naît. « Je voulais me consacrer au cinéma sur les banlieues et j’ai appris que certains cinéastes s’intéressaient déjà à elle depuis les années 60. Seulement, le traitement n’était pas le même. Dans ce temps-là, Châtelet, quartier où personne n’a plus peur de s’y aventurer, était l’endroit de tous les malfrats et la banlieue qui est aujourd’hui synonyme de misère aux yeux des gens, était symbole d’évasion. »

Cela fait aujourd’hui trois ans que le festival Ciné-banlieue existe. Une occasion en or pour voir ou revoir des films, dont certains ne datent ni d’aujourd’hui ni d’hier. « Je trouve dommage que des générations passent à côté de très bons films parce que ceux-ci ne sont plus dans les salles, parce que trop méconnus ou tout simplement parce qu’ils ne passent plus à la télé. Voilà pourquoi les films diffusés pendant le festival ne sont pas que des films récents ou connus. »

Et cela se ressent dans la programmation : ouverture avec « Entre les Murs (le prof-acteur François Bégaudeau sera présent), projection de courts-métrages, de « Miss Mona » (1987) ou encore du documentaire « De l’autre coté du périph’ » (1999). En tout cinq longs métrages, neuf courts et huit documentaires qui retracent l’histoire d’amour tragi-comique de Paris avec sa banlieue chérie.

Le plus du festival, c’est l’exposition qui l’accompagne, « Diverses cités ». Vingt jeunes y ont participé : dix sont de Paris et dix autres de la banlieue nord. Le projet ? « Les dix jeunes de Paris devaient aller dans une ville de la banlieue nord et y prendre des photos, pareil pour les dix autres dans un des quartiers de Paris », explique Aurélie. On a donc au final une belle exposition que vous pourrez découvrir à Confluences - La Maison des arts urbains, dans le 20e arrondissement de Paris, à partir du 10 novembre.

Les films dits « de banlieue » ne sont donc pas un phénomène nouveau : avant « La Haine » de Mathieu Kassovitz, le thème avait déjà été abordé. « Le thé au harem d’Archimède » (1985) de Medhi Charef est un des premiers films qui parle de la banlieue « au sens où on l’entend aujourd’hui », précise Aurélie. L’organisatrice de Cinebanlieue donne son point de vue sur les films projeté à l’occasion de ce festival.

« La Haine » (1995) de Mathieu Kassovitz : « Esthétiquement il n’y a rien à dire, mais pour moi, c’est une imposture dans le sens où ça manque de politique. Et puis, il y a une vision cynique des choses, comme si la banlieue était vouée à exploser et qu’il n y’avait pas d’échappatoire. J’avais 17 ans quand je l’ai vu pour la première fois et j’étais vraiment scotchée, mais tout de même, je sentais qu’il manquait quelque chose. « Etats des lieux », qui est sorti la même année, est beaucoup plus pertinent. »

« Petits frères » (1999) de Jacques Doillon : « Il y a beaucoup d’amour dans ce film, qui aborde également le thème du langage. Ça se passe dans deux quartiers populaires de la banlieue et de Paris : Les Courtillières, à Pantin, et à Belleville. L’histoire d’une fille, de garçons, d’une chienne volée… »

« L’esquive » (2001) d’Abdellatif Kechiche : « Ça parle aussi du langage, des inégalités sociales, des bavures policières… On reste scotchés par la romance des jeunes mais en fait c’est plus que ça, ce film ça parle de la possibilité donnée aux jeunes de passer d’un langage à un autre, ce qui est une force dans le monde d’aujourd’hui. »

« Entre les murs » (2007) de Laurent Cantet : « Je l’ai trouvé fort parce que ce qui a été fait avec ce film n’avait pas été fait auparavant. On croit à un documentaire mais c’est un vrai film, avec du travail derrière, et puis c’est un film sur la jeunesse, un thème récurrent dans le cinéma urbain. »

Ndembo Boueya

*Du 5 au 16 novembre. Au cinéma « L’Ecran » à Saint-Denis et au centre « Confluences » dans le 20e arrondissement de Paris.
Entrée : 4 euros. Pass : 12 euros.
Entrée libre à Confluences.

Retrouvez l’article de Ndembo sur un autre festival, Les Pépites du cinéma.

Ndembo Boueya

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