Les vacances arrivent et peut-être que vous ne pourrez guère partir très loin. La série « Corto Maltese » en bande dessinée peut vous faire voyager à Moukden, Dublin, Buenos Aires, Samarkand ou encore en Sibérie… Autour de treize volumes, le célèbre marin du 9ème art a fait découvrir à son public les cultures du monde. L’œuvre d’Hugo Pratt offre à travers ses pages une véritable odyssée littéraire et poétique, jamais égalée.

« Je suis l’Océan Pacifique et je suis le plus grand ». C’est ainsi que s’ouvre « La Ballade de la mer salée », le premier tome de Corto Maltese, en 1967. La mer devient dès lors un élément incontournable de la longue série. Prenant comme modèle le roman d’aventures, plus de 35 pays vont être traversés par le marin à la boucle d’oreille affublée d’une casquette et d’un caban. Hugo Pratt, son créateur, était passionné par l’Histoire et par la littérature. Il a fait évoluer son personnage entre les années 1904 et 1925 à l’époque où les termes d’exploration, de trésor, de voyage et d’aventure prenaient tout leur sens.

Un tour du monde

1Dans Corto Maltese, on navigue sur toutes les mers du globe. On traverse les lacs, les laguens et les fleuves d’Amazonie. Le célèbre marin mettra un pied sur une gondole, un yacht, une jonque, un catamaran et même une canonnière. C’est par le biais de ces bateaux que l’on entre dans l’Histoire. On commence par le Pacifique dans « La Ballade de la Mer Salée », puis on part en Guyane « Sous le signe du Capricorne ». Ensuite, nous allons au Brésil avec « Toujours un peu plus loin ». Enfin, Corto Maltese nous fait prendre le large pour rejoindre l’Irlande et la France dans « Les Celtiques ». « Fable de Venise » nous emmène au cœur de la franc-maçonnerie. Plus tard, dans « Les Éthiopiques », le marin nous fera visiter le continent africain en passant par le désert du Sahara, le Congo et la Somalie. Ensuite, cap sur l’Asie. Une chasse au trésor s’organise pour récupérer un train d’or entre la Russie et la Chine dans « Corto Maltese en Sibérie ». Pratt nous amène dans La Maison Dorée de Samarkand, dans l’Asie centrale. À Buenos Aires avec Tango et en Suisse chez Les Helvétiques. Pour finir, le marin se pose sur l’île de Mu, au large du Pacifique (Mù).

À travers un dessin peint en noir et blanc, nous découvrons de multiples paysages. Le travail graphique de Pratt et de sa coloriste Patricia Zanotti offrent un style indémodable. Le gros effort à remarquer se trouve dans la capture des visages des protagonistes, mais aussi dans l’architecture des bâtiments et dans la diversité des espaces. Cette qualité visuelle nous permet de croire aux endroits que le marin nous montre.

Une odyssée culturelle, politique et onirique

Corto se retrouve dans des situations parfois rocambolesques. Il part chercher des trésors, il s’adonne tantôt à la piraterie, tantôt au garde du corps pour la veuve et l’orphelin. Il se retrouve mêlé contre son gré à la Première Guerre Mondiale et participe à des révolutions contre le 2colonialisme. Des péripéties qui offrent sans nul doute un autre regard sur l’Histoire. Le scénario permet de comprendre les enjeux géopolitiques des grandes puissances au début du XXème siècle. Il laisse le lecteur rencontrer différentes factions comme l’IRA, les Triades, les Congaceiros. Corto Maltese, témoin de ces conflits idéologiques, les réfute. Pratt était très documenté. Il possédait en tout plus de 20 000 ouvrages et des centaines de cartes. Grâce à lui, on découvre la culture maorie, des derviches tourneurs autant que des sorciers, des indiens d’Amazonie des Caraïbes et du Brésil. Les légendes et la magie sont très présentes. La fée Morgane, Merlin et Perceval sont autant de personnages mythiques à apparaître dans les récits du marin. Corto Maltese ira même jusqu’à dialoguer avec la Mort. Les mystères et les symboles de la franc-maçonnerie vénitienne occupent, quand à eux, tout un album. La place du rêve et l’invitation au voyage dans les songes sont au cœur de la réflexion de l’auteur, notamment dans les Helvétiques.

Dans la dernière page que Pratt dessine, on retiendra cette phrase de son Pygmalion « nous chercherons un labyrinthe harmonique et des dieux qui regardent les étoiles ». La religion est très souvent abordée. Elle apporte une touche de spiritualité et de mystique, donc du mystère. Corto Maltese nous fait voyager au travers des pays qu’il visite mais également dans nos esprits. Ouvrir un album nous transporte expressément dans un autre monde et nous offre une destination unique. Les amateurs de bande dessinée, les littéraires, les rêveurs, les poètes aimeront lire et relire les aventures de ce fils de gitane andalouse et de marin anglais.

Critique de « Sous le soleil de minuit »

EndCorto Maltese est un phœnix. Vingt ans après la mort de son dessinateur Hugo Pratt, le célèbre personnage renaît de ses cendres. Il aura fallu en tout trois ans pour que paraisse un nouvel album, intitulé « Sous le soleil de minuit ». En 2012, l’éditeur faisait appelle à Joan Sfar et Christophe Blain. Mais la coloriste Patricia Zanotti, détentrice des droits, avait refusé la reprise de la série. Casterman s’était alors tourné vers l’international et appelle Milo Manara, le maître de la BD érotique et grand ami de Pratt. L’homme décline la proposition de peur de manquer de respect à son défunt ami. Finalement, Juan Diaz Canaler, scénariste du polar animalier « Blacksad », est engagé. Accompagné de Ruben Pelllejero, il relève le défi et fait renaître Corto Maltese avec un style graphique proche du dessin original. En 1915, le marin se retrouve coincé entre les États-Unis et le Canada. Il doit apporter un message à un amour de jeunesse de Jack London. Dans cet ultime album, on retrouve Raspoutine, l’espion allemand, mais aussi des révolutionnaires de l’IRA et des références à la culture inuit. Une aventure douce et mélancolique à l’image de l’œuvre construite par Pratt.

Lloyd Chéry

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021