Vous le croiserez sûrement une bouteille d’eau à la main, un béret vissé sur le front. À moins qu’il ne vous observe derrière ses lunettes, les mains au fond d’une parka, si telle est la saison.  « Si je fais des films aujourd’hui c’est grâce à cette époque charnière de ma vie », raconte Pascal Tessaud en référence à la période où il arrêtait les études et vivait chez sa grand-mère. Une situation « cocasse » et personnelle qu’il relate dans son moyen-métrage La ville lumière produit par La Luna Productions et projeté ce dimanche à Paris.

Né en 1974 d’une mère coiffeuse « parisienne » et d’un père ouvrier « de la campagne », Pascal grandit à Morsang-sur-Orge (91) puis à La Celle Saint-Cloud (78), une ville « d’apartheid de droite avec d’un côté des maisons de riches » et de l’autre une « cité géante perdue près d’un bois », la cité Beauregard.

Élevé dans un milieu ouvrier où tous les hommes font un « boulot manuel » qui le complexe assez « socialement et culturellement », Pascal est le seul de sa famille à obtenir le bac. Malgré l’option Art Plastique, sa vocation s’arrête net :« J’ai été super mal orienté dès le collège, du coup je n’ai pas réussi à intégrer une école de dessin ». Fils unique, il s’inscrit à la fac de Nanterre, en Lettres Modernes et découvre le cinéma. « L’addiction que j’avais étant jeune pour les séries TV, les BD, le rap et la peinture, je l’ai retrouvée dans ces cours de cinéma ». Dévorant les films de Godard et Bergman, Pascal traverse un moment « extrêmement jouissif, une sorte d’extase artistique ».

Même si son grand-père était « charismatique, une sorte de Jean Gabin » et son père passionné de photographie, l’amour du cinéma n’est pas héréditaire. Lui qui passait pour un cancre à la fac « avec mon sac de foot pour aller m’entraîner » obtient sa maîtrise avec les félicitations. « Je n’avais pas l’impression de travailler lorsque j’étudiais les films, c’était un plaisir abyssal ». Une bourse Erasmus lui permet de suivre un DEA sur le cinéma italien à l’université Ca’Foscari de Venise et éveille son désir de réaliser des films.

Il tente alors deux écoles publiques de cinéma, La Fémis de Paris et l’Insas de Bruxelles, sans succès. Le hasard lui présente l’affiche d’un DESS « Filmer le réel ». « C’était la chance de ma vie ! Je me suis inscrit tout de suite sans savoir où c’était ». Débarquant à l’Institut européen du cinéma et de l’audiovisuel (IECA) de Nancy, Pascal se sensibilise au cinéma documentaire de Wiseman, Marker, Depardon, rencontre la monteuse Nadège Kitzinger et réalise son premier documentaire, La passion selon Ahmed.

De retour à Paris, il se forme à tous les postes sur de nombreux tournages. Essuie les refus d’une vingtaine de maisons de production démarchées. Puis travaille durant trois ans dans une association audiovisuelle de Saint-Denis, où il orientera « plus de 700 personnes »  vers les métiers du cinéma.

En 2003, Didier Soubrier produit son premier court-métrage, Noctambules, dans lequel joue Hiam Abbas, et en 2005, L’été de Noura, en réponse à un appel d’offres sur le mariage forcé. En 2008, Pascal dirige Bruno Lochet (des Deschiens) et de jeunes apprentis dans Faciès, court-métrage produit par l’association Tribudom.

Sa difficulté face à « tant de chefs-d’œuvre du cinéma mondial, c’est de s’autoriser à prendre une caméra ». Il se l’autorisera quand même pour filmer « le milieu ouvrier, la périphérie, la marge» qui lui importent tant. En 2002, c’est la surprise : « Je reçois un coup de téléphone du rédacteur en chef Michel Ciment qui me dit que mon texte est formidable. Je ne savais pas de quoi il me parlait puisque je l’avais envoyé deux ans avant ! . Son article Années 90 – À la frontière de l’intime et du politique est publié en double page dans la revue de cinéma Positif n°496.

En 2004 naît le projet dont Pascal est le plus fier, celui d’un ouvrage sur le réalisateur de « l’unique film néoréaliste français » censuré pendant trente-cinq ans, Paul Carpita. Publié en 2009 aux éditions L’échappée, Paul Carpita cinéaste franc-tireur est préfacé par Ken Loach. « Lui qui considère Carpita comme son alter-ego en France hallucinait que le cinéma français l’ait à ce point effacé des mémoires ».

En parallèle, Pascal réalise des documentaires pour France Ô et des reportages pour France Culture qui lui permettent de devenir intermittent « car avec le court-métrage, tu ne peux pas gagner ta vie ». Partagé entre les membres de sa famille qui l’encouragent et ceux qui le jugent « précaire, chômeur », Pascal écrit actuellement son premier long-métrage et s’interroge : « Combien de fils d’ouvriers accèdent à la réalisation de long-métrage et combien font carrière? »

Reprochant le « travail de saccage de la banlieue » qu’ont amené les reportages et les JT, Pascal est inspiré par ses pairs (Gomis, Carrénard, Djaïdani…) qui réalisent des films « avec beaucoup d’audace et de liberté ». Partant toujours « des personnages et de l’intime », Pascal  filme la banlieue d’une façon « ni bling-bling ni austère, juste vraie ».

Claire Diao

Projection de La ville Lumière dimanche 1er juillet à 12 heures au Max Linder Panorama 24, boulevard Poissonnière 75009 Paris. Entrée libre.

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