Pour son premier film le réalisateur Nessim Chikhaoui s’est attaqué à un sujet sociétal rarement abordé dans le cinéma français mais ô combien important : le sort des enfants placés en Maison d’Enfants à Caractère Social (MECS). Et que dire, si ce n’est que le film est une réussite totale, mêlant à merveille l’humour et le tragique, cette comédie dramatique est la claque de ce début d’année.

Porté par un casting éclectique et au diapason, Placés (en salles depuis le 12 janvier), offre une photographie saisissante du sort de milliers d’enfants et d’éducateurs en proie à une administration de la protection de l’enfance négligente. D’après François Vacherat, directeur général de la fondation Action enfance, on compte en France plus de 310 000 enfants placés à l’aide sociale à l’enfance.

De Science Po à la Maison d’enfants

Alors qu’Elias, interprété par Shaïn Boumedine, s’apprête à passer le concours d’entrée à Sciences Po Paris, pour lequel il a révisé comme un acharné, quitte à noircir des centaines de fiches de révision, ce dernier oublie sa carte d’identité lors de l’épreuve. Ce qui l’empêche de composer pour le concours tant esperé.

Complètement hébété par ce coup du sort, Elias s’empresse alors de dire à ses proches qu’il a simplement loupé le concours tout en cachant la vérité. Comprenez-le, de quoi aurait-il eu l’air s’il disait à tout le monde qu’il avait raté l’entrée dans la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume en raison d’un oubli de pièce d’identité ?

Mais voilà, ce jeune ambitieux mais étourdi est contraint de trouver un travail en attendant de repasser le concours l’année suivante. Dans un premier temps l’un de ses meilleurs amis Ahmed (campé par l’humoriste Djimo) le pousse à rejoindre la vie de pacha : à savoir machiniste à la RATP.

Ce dernier lui parle également sans trop de conviction de son cousin Adama (joué par Moussa Mansaly), à la recherche d’un nouvel éducateur dans la MECS (Maison d’enfants à caractère social) où il exerce depuis peu. Intrigué, Elias s’y rend et se confronte à des enfants : « qui ne sont pas à problème mais qui ont des problèmes », comme le souligne sa future collègue Mathilde, portée par l’actrice Nailia Harzoune.

Lui qui jusqu’à présent n’avait eu affaire qu’à une petite sœur qu’il ne cesse de chamailler, devra à présent gérer sept jeunes aux trajectoires hors du commun et issu de milieux familiaux ultra difficiles. Ce qui ne les empêchent pas de se rafaler en vannes et petites moqueries bien souvent portées sous la ceinture.

Un film nourri par une expérience de terrain

Pour la réalisation de ce premier long-métrage Nessim Chikahoui n’a pas eu à chercher bien loin sa source d’inspiration, puisqu’en effet celui qui a co-scénarisé tous les volets des Tuches, a été auparavant éducateur spécialisé en Maison d’Enfants pendant dix ans. Il y a donc fort à parier qu’une grande partie du film se base sur son vécu.

Le réalisateur raconte à merveille la complexité de ce métier et de ces jeunes peu épargnés par la vie. L’abord de cette thématique par le biais de la comédie était également un choix voulu par le cinéaste, puisque dans le film on rit sans arrêt, que ce soit grâce aux vannes percutantes des jeunes entre eux ou envers leurs éducateurs, mais aussi grâce à ce pauvre Elias.

Le réalisateur souhaitait montrer qu’il pouvait y avoir énormément d’euphorie dans cet environnement sans toutefois écarter les situations tendues, comme il l’expliquait à nos confrères de CinÉcrans. Enfin Nessim Chickhaoui a également mis un point d’honneur à ancrer une grande partie de l’intrigue dans un quartier populaire afin d’endiguer à sa manière les clichés qui subsistent encore autour de ces soi-disant zones de non-droit.

Il faut aussi mettre en avant la prestation de chacun des sept jeunes auxquels on finit par s’attacher au fur et à mesure du film.

Il faut aussi mettre en avant la prestation de chacun des sept jeunes auxquels on finit par s’attacher au fur et à mesure du film, bien qu’ils soient bruts de décoffrage au premier abord. Que ce soit Samir (Victor Le Fèvre), Sonia (Inès Benamara), ou encore Danny (Max Fidèle) chacun arrive à déclencher l’hilarité du public puis l’émotion en laissant le public parfois bouche bée. Il vous sera également difficile de rester insensible au personnage d’Emma magistralement interprété par la jeune Lucie Charles-Alfred, dont il est difficile de croire qu’elle joue ici le tout premier rôle de sa carrière.

Le film s’attèle à mettre en exergue les difficultés que rencontrent ces MECS pour garantir à ces jeunes une perspective. Entre sous-effectif, pressions au travail et coupes budgétaires, tout y est. Alors ce film pourra-t-il déclencher un sursaut et enjoindre la classe politique à agir pour ces jeunes ? Difficile à dire, en revanche ce qui est sûr, c’est que vous passerez un excellent moment en allant voir Placés.

Félix Mubenga 

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