A travers la comédie douce-amère Les rayures du zèbre sur le recrutement de footballeurs africains par des clubs d’Europe, les deux Benoît (Mariage et Poelvoorde) s’approprient avec finesse la complexité des rapports Nord/Sud.

Voilà longtemps qu’on n’avait pas vu la Côte d’Ivoire à l’écran. Des comédies d’Henri Duparc (Bal Poussière, Caramel) à celle d’Owell Brown (Le mec idéal),  d’Après l’océan d’Eliane Delatour à Aya de Yopougon de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, ce pays côtier d’Afrique de l’Ouest était davantage à la Une suite à la destitution du président Gbagbo que pour ses exploits en matière de septième art.

Si l’un des représentants français de la diaspora ivoirienne (Jean-Pascal Zadi) met en scène dans ses longs-métrages des personnages fraîchement débarqués du pays (African Gangster) ou bientôt renvoyés au village (Sans pudeur ni morale), on appréhendait quelque peu, du côté de la Belgique, un long-métrage sur le foot interprété par Benoît Poelvoorde.

Vu l’affiche où le plus populaire des acteurs belges plastronne avec un casque de colon, le sourire aux lèvres, légèrement au-dessus de Marc Zinga, qui apparaît assis sur un fauteuil zébré en tenue de foot, on ne donnait pas cher de cette comédie de début d’année. Et pourtant.

C’était sans compter sur la justesse du regard de Benoît Mariage, formé par la cultissime émission Strip-Tease, puis repéré pour ses longs-métrages Les convoyeurs attendent (1999) et Cow-Boy (2005), tournés tous deux avec Benoît Poelvoorde.

Poelvoorde, au sommet de sa forme, campe avec justesse José, un agent de footballeurs cinquantenaire, un peu raté mais ayant « du flair » qui, dès l’aéroport, gratte le +225 des petites gazelles croisées par là.  Lointainement inspiré par l’ancien entraîneur de l’OM Raymond Goethals, teinté d’une gouaille belge et d’une bonhommie digne des meilleurs expatriés, Poelvoorde est l’incarnation du « toubab » habitué de l’Afrique, fin connaisseur des mœurs locales et des tentations de ses congénères en matière de chair fraîche.

Face à lui, Marc Zinga (Yaya), jeune révélation du cinéma Belge, repéré pour son interprétation du général Mobutu dans le téléfilm Mister Bob de Thomas Vincent, incarne un jeune talent ivoirien sans le sou, filant comme une flèche sur les terrains poussiéreux mais dormant sous les ponts.

En utilisant comme prétexte le football pour parler de relations Nord/Sud – le film lui-même s’est inspiré d’un reportage belge sur des joueurs de foot ivoiriens délaissés dans un club flamand – Benoît Mariage aborde avec justesse les oppositions entre ressortissants de l’hémisphère Nord et de l’hémisphère Sud. « Les codes sociaux et la notion de moralité varient d’une société de survie à ceux d’une société d’opulence, précise le réalisateur sur ses intentions. Ils varient aussi d’une société qui fait primer la communauté sur l’individu à celle qui exalte l’individualité au détriment du groupe ».

Dans ce film aux allures joyeuses mais aux sincères moments amers, on croise des footballeurs en sandale plastique (Poelvoorde leur rappelle d’ailleurs que leur pied nu, c’est leur force), des rêves de vie meilleure, de la jalousie aussi. On y voit des femmes vénales mais touchantes (brillante Tatiana Rojo), des hommes avides de sexe ou croyant trouver l’amour (dixit l’acteur flamand, Tom Audenaert), des managers menteurs, voleurs, jonglant avec l’argent. Et surtout Abidjan, en tant que ville, avec ses buildings et son hôtel Ivoire. Preuve que l’on peut venir d’Europe et tourner des films en Afrique, sans regard complaisant.

Claire Diao

Les rayures du zèbre de Benoît Mariage – 2014 – 1h20, actuellement au cinéma

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021