La maison d’édition Rue de Sèvres a publié une bande dessinée en noir et blanc qui retrace la jeunesse de l’ancien président entre 1935 et 1945. Les auteurs, Philippe Richelle et François Rébéna montrent l’interrogation d’un homme sur son avenir face aux événements mouvementés de cette époque. Vingt ans après sa mort, Mitterrand continue de fasciner avec son incroyable destin.

Ce roman graphique commence en Belgique sur une partie de tennis. Le jeune François est un étudiant en droit qui possède un fort caractère. Il n’hésite pas à dire qu’il a peu d’indulgence pour les médiocres. À cette époque, ce Charentais vit à Paris et prend son samedi pour faire du catholicisme social en aidant les indigents. Puis tout s’accélère : il participe à sa première contestation étudiante liée à l’Action française. Il écrit ses premiers articles pour L’Écho de Paris, un journal patriotique et conservateur. L’un de ses proches est mêlé à l’organisation d’extrême droite La Cagoule, qui préparait un coup d’État en 1937. Le socialisme est loin d’être l’idéologie dominante chez ce jeune homme que beaucoup admirent pour son esprit brillant et cultivé.

Extrait 1

La guerre arrive et Mitterrand est fait prisonnier en 1940. Partisan de Pétain, il s’échappe par deux fois de son Stalag et rejoint Vichy. Il travaille à la Légion française des combattants et des volontaires de la Révolution nationale. Il participe à un service qui recrute les nouveaux cadres de la France occupée parmi les anciens combattants. Parallèlement à son poste de fonctionnaire, il dirige un groupe qui envoie des faux papiers aux prisonniers. Cette première contestation aux nazis est encouragée officieusement par Vichy. Voyant que le Maréchal est manipulé et à la suite de l’annexion totale de la France (en 1942), Mitterrand démissionne en 1943. Il entre alors dans la clandestinité et en résistance jusqu’à Libération. Les dernières pages expliquent sa rencontre avec Danielle et la mort de son fils, Pascal, en bas âge.

Extrait 2

Dans les coulisses de ce roman graphique

La responsable éditoriale de Rue de Sèvre, Nadia Gibert, raconte les coulisses de cet album : « Philippe Richelle est venu nous voir avec son projet. Cela faisait des années qu’il lisait des livres sur Mitterrand. Cela lui tenait vraiment à cœur. J’ai trouvé passionnant la première version du scénario. Son angle et son point de vue ont attiré mon intention. Et puis il arrivait au bon moment avec la date anniversaire. Il a fallu ensuite chercher un dessinateur. Je souhaitais quelqu’un avec une patte un peu spéciale, ancrée dans une époque qui respecte ces codes. François Rébéna s’est vite imposé par la justesse de son dessin. Il transmet avec réalisme et précision les coiffures, les vêtements, les postures de ces années. Le projet a mis un an et demi à se faire. Le dessinateur devait vraiment s’immerger pour être au plus près de son sujet. Après six mois de préparation, il s’est lancé dans les planches ».

En cent-cinquante pages, le scénariste Philippe Richelle offre une vision d’ensemble complète et passionnante de cette jeunesse. Il explique : « ce qui m’intéressait c’était de montrer ce personnage en construction et cette évolution de ce bourgeois catholique traditionaliste façonné par les idées de son milieu. Je l’ai fait sans parti pris, en essayant d’être dans la nuance et au plus près possible de sa psychologie. Ce qui est formidable avec lui c’est sa force à pouvoir rebondir malgré les pires difficultés ».

Un héros complexe

Intéresser le lecteur sur cette période historique ? Pari réussi. Les auteurs font remarquablement ressentir la complexité du personnage. Ils représentent un Mitterrand arrogant, brillant et séduisant, possédant déjà une certaine froideur, qui se cherche un destin. La sympathie pour le Maréchal Pétain et sa rencontre est clairement évoquée et surprendra certains. La vie privée du futur président est présentée avec intelligence. On le voit romantique, puis cynique avec les femmes. Les dessins sont convaincants. Rébéna transmet très bien dans ses cases, la psychologie et les sentiments de François Mitterrand. Toutes les planches se déroulant à Vichy font ressentir l’ambiance particulière de la collaboration. À certains moments, on se croirait dans un film noir, ou dans L’Armée des Ombres de Melville. Le récit est habilement mené et présenté avec subtilité la guerre et les luttes de pouvoir de l’occupation. Une bibliographie conséquente est donnée à la fin de l’ouvrage pour que le lecteur approfondisse le sujet. Le livre de Pierre Péan Une Jeunesse française reste la référence sur cette période.

Extrait 3

Le succès est au rendez-vous pour Mitterrand, un jeune homme de droite avec plus de 10.000 exemplaires vendus. L’ancien ministre Hubert Védrine a même témoigné de son enthousiasme à la lecture de ce roman graphique. Un deuxième volume devrait voir le jour et s’intéresser à la IVème République et son action en tant que ministre de la Justice durant la guerre d’Algérie. On a hâte de connaître la suite de ce destin français.

Lloyd Chéry

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