Je connaissais les disques de Prince, je l’avais même déjà vu sur scène, mais, au début de l’été 1984, quand « Purple Rain » arriva sur les écrans et chez les disquaires, j’eus la même réaction que tout le monde : je fis quatre tours dans mon calecif sans toucher l’élastique (contrairement à certains ministres avec celui des dames), tandis que ma mâchoire, décrochée par la sidération extasiée, allait se fracasser sur le sol où mes pieds tapaient en rythme avec « Baby I’m a star » ou « I would die 4 U ».

Comme tout le monde, je m’émerveillais devant la multiplicité et l’intensité inédites des talents du prodige. Rien que ça, c’eut été énorme. Mais, comme souvent avec la musique populaire américaine et singulièrement celle que produisent des afro-américains, un supplément d’âme et une autre dimension venaient conférer à ce ravissement des vertus et pouvoirs d’un registre supérieur.

A l’époque, je vivais aux Etats Unis depuis un an et demi, dix-huit mois qui avaient commencé à me déniaiser quand même un peu en matière de « questions raciales ». En effet, nul besoin d’être grand clerc (ou membre des Black Panthers) pour constater comment jour après jour, divers facteurs s’ingéniaient à faire reculer la communauté noire de plusieurs cases. C’était le moonwalk de « Billie Jean », mais social et économique. Là où, dans l’euphorie relative des gains décrochés de si haute lutte par le mouvement des droits civiques, les années 70 avaient pu donner l’impression d’assister à quelques avancées, les reaganomics (la politique économique über-dérégulée de Ronald Reagan) et l’apparition du crack précipitaient, block après block, des quartiers entiers dans la misère et la délinquance sans que ça empêche les autorités blanches de dormir. Limite à se demander, même, si certains cercles n’y voyaient pas le juste rétablissement du bon ordre des choses. Bref, même pour un jeune blanc bec franchouille un peu concon aux sabots « blaquophiles » semelés de « bonnes intentions », il était perceptible que le débat se recrispait vilain.

Le rapport avec Prince et « Purple Rain » ? Le voilà : dans ce contexte vicié, Prince, subitement, par la seule grâce de son talent, de son génie (à ce niveau, peu importe le terme), envoyait pour sa part la balle loin hors du stade, ailleurs, dans un espace temps mental où la question de la « couleur » avait été réglée dès lors que toutes les pluies y étaient pourpres. Son « univers », comme on ne disait pas encore, dépassait, résolvait, dissolvait, ridiculisait tout ça. Il débarquait, comme un envoyé du futur, nous montrer le chemin. A la fois, il conjuguait tout ce qu’il était de tradition d’attendre d’un entertainer afro-américain (swing, swag, funk, groove et tutti fruti). Autrement dit, il était indubitablement, indiscutablement, irréfutablement Noir, Black, d’origine africaine, dites ça comme vous voulez. Et pour autant, en même temps qu’il célébrait, honorait et sublimait cet héritage, il était tellement loin, tellement haut ailleurs, avec je ne sais combien de stations de RER d’avance sur l’air du temps. Comme Miles Davis avant lui, hissé à un niveau supérieur de l’identité humaine ou à un stade plus avancé de l’évolution de l’espèce : à la fois suprêmement, splendidement « nègre », n’est-ce pas, et en même temps au délà de telles catégories, affranchi d’un monde où elles ont encore cours. Comme l’incarnation anticipée d’une autre société : sinon post raciale, du moins post racisme.

Car tout viscéralement et glorieusement « black » (comme on dit en français) qu’il fussent, sa musique et lui n’étaient pas que ça : le galopin avait fait comme chez lui aussi au rayon « rock » du magasin, piqué en connaisseur surdoué à l’étalage de la musique « blanche ». Digéré et tricoté le tout, pour en déduire une irrésistible fission : fièrement funky, certes, mais aussi, tour à tour, glam, prog, métal, limite rockab, même, par moments, tout ça fondu et irradié. Il suffisait de voir le groupe : alors que dans la même décennie, le chanteur Sting trouverait chic se faire accompagner d’un orchestre uniquement composé de virtuoses noirs, au point de ressembler sur scène à un planteur béké, Prince, lui, animait une équipe métissée, mixte et même LGBT en prime.

Pour mesurer combien une telle posture n’allait à l’époque pas d’elle même, qu’on se souvienne du travail d’automutilation qu’entreprenait son grand rival au même moment. Dieu sait que j’ai souvent eu la blague douteuse, mais jamais trop à propos des délires chirurgicaux et cosmétiques de Michael Jackson. Voir ce beau jeune homme noir, par ailleurs doué, inspiré et charismatique dans des proportions phénoménales, se renier et se torturer ne m’a jamais trop amusé et m’a plutôt fait me sentir coupable par association. Au lieu de se gausser ou, dans le meilleur des cas, se désoler avec condescendance, de ce qu’ils assimilaient à une reddition aux critères du « beau » caucasien, les esprits forts et les demi habiles blancs auraient dû à mon sens entendre le réquisitoire que constituait cette immolation. Car enfin, faut-il donc qu’une société soit monstrueuse pour avoir édicté des normes et des codes tels qu’un type en vienne à se blanchir l’épiderme à la chaux, à l’acide ou à je ne sais quelle javel chlorhydrique. En vienne à se décrêper le chignon jusqu’à la calvitie. A se « dénégroïdiser » le nez jusqu’à n’en plus avoir du tout, un trou en place du cartilage. Le comble, évidemment, c’est que voir Michael en action, en prime du plaisir éberlué qu’on y prenait, venait pulvériser à force de ridicule létal toute théorie « white supremacist », comme il en fleurissait encore et déjà trop dans le pays. Voir Michael en action tendait plutôt à démontrer que les « whites » feraient mieux de ne pas trop soulever la question de la « race » ou d’une « suprématie », tant elles risquaient alors fort de leur être retournées à leur désavantage.

Du coup, à sa façon, Michael, entre deux gloussements et pas de danse virevoltés, m’a toujours sournoisement mis le nez dans le pipi colonial d’ainés dont je me serais passé. On a beau dire, ça gâche un peu le clip. Prince, lui, c’était l’inverse. En tant que « Blanc », il m’absolvait. Il épongeait l’ardoise du liberal repentant. Il annulait la dette. Déjà passé à autre chose. Il était au delà, au dessus de tout ça. Trop princier, justement, pour s’embarrasser encore de telles trivialités. Comme dit Stendhal de son héros Del Dongo, « tout lui paraissait simple car il voyait tout de haut ». War is over if you want it avait décrété Lennon. Là c’était la même idée. Le racisme s’arrête ici si vous le décidez. Bon, après, le vrai boulot, sur et contre soi, commence. Mais le vote d’abolition est déjà un bon début.

Prince, ainsi, à l’inverse symétrique des scarifications et supplices pommadés que s’infligeait Michael, réconciliait et transcendait les codes, critères et traditions. Soyons clairs (je me comprends) : pas pour de pieuses raisons « morales ». Nan : des motifs égoïstes, hédonistes, kiffeurs. La vie est trop courte pour perdre son temps avec ces conneries. De l’amour, donc, de la tolérance, mais certainement pas bisounours Disney cul béni la praline. Au contraire, sexués, sexy, jouisseurs, enragés de vie et fermes sur les prix du respect qu’on mérite. Accueillants et élitistes à la fois. Porteurs d’exigence, épris de perfection.

Dans la mélasse idéologique des années Reagan, c’était bien agréable de s’accrocher à ça. A cette promesse. A ce précédent. On était tous plus jeunes et ça paraissait faisable, plausible. A portée.

L’histoire de la « question raciale » aux Etats Unis est tellement gore, tellement brutale et cruelle que la tentation peut venir (en tout cas, j’y ai souvent cédé) de voir la musique magnifique qui a su pousser sur tant de souffrances et d’injustice, non pas comme un « bienfait » (comme certains s’entêtent à en inventer au fait colonial français), mais comme un éventuel rachat des atrocités et brimades. La promesse et la démonstration d’une autre voie envisageable. La promesse et la preuve d’un après coup(s) possible. Au passage, voyez comme tout ça est commode à défaut d’être scientifique, la puissance émotive et les vertus bienfaisantes des musiques en question seraient alors en proportion des abominations qu’elles viennent non pas compenser, mais plutôt dépasser. Un « grand dépassement », en quelque sorte.

Par delà la musique, ce concept si tentant du « coup d’après » post racial, idéal dont je veux bien assumer l’éventuelle naïveté (d’aucuns diraient la mièvrerie), est quelque chose que je me suis plu depuis à identifier chez d’autres et dans d’autres domaines. Quelque chose aussi que je me suis efforcé d’intégrer, avec des bonheurs forcément divers, aussi bien à mon travail d’auteur qu’à mes comportements. Mais c’est avec Prince et grâce à lui que ça s’est formulé pour la première fois. A ce titre, même si ça faisait bien vingt ans que j’avais perdu la force et l’envie de m’infliger ses régulières mais erratiques productions, il conservera toujours une place à part dans mon cœur, ce qui lui fait une belle jambe, mais aussi, je pense, dans l’histoire de la culture occidentale, comme artiste total et visionnaire, pionnier d’une société sinon guérie, du moins possiblement curable, démontrant, fut-ce fugacement, que ces choses sont possibles. Et en chansons, qui plus est. Et quelles !

Bref quand de la musique populaire se met à produire cet effet là, c’est mieux que de l’hymne à la joie. C’est de l’aide à la vie. Non seulement pour les contemporains, mais aussi un peu pour les suivants. Surhumain à bien des égards, aristocrate de sang pourpre, bleue note et rouge désir mêlés, Prince aura tenu au centuple les promesses de son prénom. Je souhaite à chaque génération d’en voir surgir au moins un comme ça de ses rangs pour la rendre plus heureuse. Aussi, comme le fait dire Shakespeare (meilleur parolier, mais moins bon guitariste que l’Abdallah de Minneapolis) à Horatio après la mort d’Hamlet : « now cracks a noble heart. Good night sweet Prince.“

La suite, en revanche : « and flights of angels sing thee to thy rest ». Que le chant des anges berce ton repos éternel ? Les anges n’ont pas de sexe. Donc merci. Quant au repos, notre petit derviche n’aime pas trop ça. Plutôt cézigue qui va nous réveiller le bousin. Qu’on lui donne une guitare. One two three four…

Laurent Chalumeau

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