Jeunes et ambitieux, des étudiants se retrouvent dans un concours d’éloquence organisé par leur université, Paris 8, à Saint-Denis. À voix haute est une adaptation cinématographique du documentaire du même nom qui avait rencontré un grand succès en novembre. Le Bondy Blog vous raconte son avant-première organisée par l’association Ghett’Up à Stains en Seine-Saint-Denis.

Il fallait s’armer de patience pour enfin pénétrer dans l’espace Paul Éluard de Stains. A l’entrée, une belle et longue file d’attente : des jeunes venus entre amis, d’autres accompagnés de leurs parents, de leurs proches. Un air bon enfant flotte en ce jeudi 16 mars.

Enfin dans la salle, quelques classiques de rap français sont diffusés comme IAM, Fonky Family. La première partie de la soirée revient à Kader Bueno, magicien et humoriste chargé de chauffer la salle. Mission réussie ! Il enchaîne ici quelques blagues, là quelques tours de magie, et fait même apparaître un oiseau de son livre ironiquement intitulé « Shour* 2.0 »,  « sorcellerie 2.0 » en arabe. Le public est hilare, place au film !

Gestuelle, voir, argumentation, écriture :  les spectateurs aussi apprennent

Il ne faut pas attendre très longtemps après le début de la projection pour que les premiers éclats de rires fusent. Tout au long du film, on suit l’évolution d’un groupe d’étudiants – qui ne se connaissent pas – et qui ne manquent pas de talent mais plutôt de confiance. Chacun possède sa propre personnalité, son histoire singulière, ce qui les rend très vite attachants.

Parmi eux, Eddy Moniot qui tous les jours quitte son petit village de la campagne de l’Aisne, Corcy, pour venir étudier à trois heures de trajet en train, à Saint-Denis. Elhadj Touré a, lui, été sans abri suite à un incendie dans son bâtiment, il n’a un toit que depuis huit ans. Quant aux professeurs, aussi drôles qu’admirables, ils aident leurs élèves à préparer ce concours d’éloquence et y mettent toutes leurs tripes. On assiste à des séances de coaching pour améliorer respiration, gestuelle, voix, argumentation et écriture. Et tout au long du film, nous spectateurs apprenons en même temps que les étudiants.

Durant ces ateliers, des débats sont organisés pendant lesquels certains enseignants n’hésitent pas à aller au clash avec leurs élèves pour leur apprendre à être percutant. Aux scènes légères succèdent celles pleines de sensibilités, comme lorsqu’un professeur demande à ses élèves de se livrer sur leurs faiblesses. Finies les vannes entre camarades, place à un aspect plus intime des personnages. Le concours Eloquentia prend des allures de Champions League lorsque les orateurs se présentent devant un jury composé d’avocats et de personnalités telles que Leïla Bekhti, Kery James, Alice David, Edouard Baer ou encore Rokhaya Diallo.

Standing-ovation

On ne trahira rien du film si on vous dit qu’il fait du bien dans cette actualité morose. Le genre de création qui véhicule une image positive des habitants des quartiers populaires, celle que l’on côtoie tous les jours et qu’on a bien du mal à retrouver dans les grands médias. On y voit des jeunes avec des rêves, des ambitions, des projets et surtout qui se donnent les moyens de les réaliser. Certains passent même au-delà de leurs difficultés ou de leur timidité pour pouvoir s’exprimer et montrer ce qu’ils ressentent. L’humour, lui, dans cette création sensible, n’est jamais bien loin. Le réalisateur Stéphane de Freitas ainsi que Hary Tordjman nous offrent ici une belle adaptation cinématographique pré-sélectionnée au Festival de Cannes. Une fois le générique de fin apparu, le public, conquis, a réservé une belle standing-ovation à l’équipe.

Place à l’exercice pratique : une battle d’éloquence a lieu sur scène sur le thème de l’engagement. Cette fois-ci, c’est le public de Stains qui est chargé de désigner le vainqueur à l’applaudimètre. Difficile de départager les deux candidats, Makan et Yusuf, deux volontaires de l’association Ghett’Up, tellement les punchlines s’enchaînent des deux côtés. Verdict : ex-aequo.  L’ambiance, survoltée, se termine par de quelques notes de samba et des pas de danse endiablée par les moins timides !

« Enfin un film sur les valeurs de nos quartiers : solidarité, entraide, partage et amour »

Eddy Moniot, 22 ans, vainqueur de l’édition 2015 du concours Eloquentia.

Tous les spectateurs présents ne tarissent pas d’éloges sur le film et les sensibilités qu’il a su véhiculer. Inès, 20 ans, étudiante en licence de psychologie et habitante de Stains avait déjà vu le documentaire lors de sa diffusion à la télévision. « J’avais été très touchée et marquée par l’histoire mais aussi par le concept de l’association Eloquentia. Je voulais vraiment venir le voir au cinéma », explique-t-elle. 

Pour Houssen, 18 ans, étudiant en licence de sociologie et originaire de Pierrefitte-sur-Seine, « le film représente vraiment ce que sont les banlieues à savoir des territoires faits d’entraide, de partage, de solidarité et d’amour entre les habitants, contrairement à ce que montrent les médias en général ». Judy, 30 ans, de Stains, estime que ce film « est une belle initiative. Il montre que tout le monde peut devenir éloquent, que tout le monde peut apprendre à s’exprimer . C’est même très important car dans la vie savoir s’exprimer ouvre beaucoup de portes ». « Oui, la parole est une arme de défense, poursuit El Hadj, un des personnages du film. À 26 ans, ce titulaire d’un master en sociologie, en est convaincu : « les mots font plus mal que les coups ». Eddy lui dit qu’il ne sera jamais assez reconnaissant envers ses camarades et l’équipe pour ce que cette aventure lui a apporté : « J’ai beaucoup appris de moi-même ». 

Les mots, c’est ce qui a inspiré Nathan, 27 ans, étudiant. « Ca m’a donné envie de m’exprimer et de participer à la battle. La force et l’énergie que de nombreux jeunes de quartiers populaires mettent dans le sport peut aussi être utilisée pour écrire et s’exprimer sans limites ». Pour Camélia, 22 ans et étudiante en master d’industrie audiovisuelle, l’art oratoire lui a permis d’avoir davantage de confiance en soi. « Il ne faut pas se freiner, il faut voler la parole, s’imposer, marquer son empreinte ». Le réalisateur, Stéphane de Freitas, ne dit pas autre chose.  « J’encourage tous les jeunes qui ont des ambitions, des rêves à les dire, les partager avec confiance et surtout sans se fixer de limite ». Le message a été reçu cinq sur cinq, nous compris !

Billel HOCINE et Shaïnez CHIKHAOUI

Crédit photo :  Elodie SEMPERE et Mourad BOUDABOUZZ

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