Il m’accueille dans un café du centre commercial de Grigny Centre où tous les clients le connaissent. Carrure d’athlète, sourire radieux, Kizo est néanmoins un brin craintif. Alors que je sors mon dictaphone, lui pose le sien devant moi. « C’est ma première interview, souffle-t-il. Je préfère vérifier ce qu’on se dit ».

Pas étonnant que l’origine de son pseudo, « zoki », signifie en lingala « blessé ». En l’inversant, Kizo devient plus fort. Mais ne baisse pas la garde. « Aujourd’hui, devant toi, j’ai une casquette. Demain je peux tomber sur un Parisien qui va me dire que j’ai la même casquette que le jeune qui a cassé ou agressé…En France, on juge en fonction de l’apparence, c’est dommage ».

Dans son documentaire Gangs Story diffusé sur Planète +, Kizo revient sur ce phénomène de gangs qui a touché la France de l’immédiat après-guerre à nos jours. Alternant images d’archives, entretiens avec d’anciens chefs de gangs et intellectuels, Gangs Story apporte une pierre à l’édifice : celle de resituer le présent par rapport au passé.

« Les banlieues n’ont rien inventé. Au début du XXe siècle, il y avait une jeunesse terriblement violente – les Apaches – qui marchait en bande, avait des embrouilles sanglantes et agressait la police. À l’époque déjà, Le Petit Journal parlait d’insécurité ».

La première partie du film, Les années rock, présente les bandes telles qu’elles étaient de 1945 à 1980 (les Rebelles, les Blousons Noirs, les Skinheads…) tandis que la deuxième partie, Les années rap, revient celles des années 1980 à nos jours (Zulu Nation, Red Skins, Requins Vicieux…).

« La rue c’est pas fait pour durer. C’est fait pour apprendre », explique celui qui est sorti en 2005 de sa bande, Mafia Z, et qui souhaite aujourd’hui sensibiliser les jeunes. Sa prise de conscience ? Ni les potes emprisonnés, ni la mort de son cousin tué par balle mais plutôt « l’âge, la maturité, le temps perdu et la volonté de passer à autre chose ».

Né à Ris-Orangis (91) en 1981 (« il n’y pas d’hôpital à Grigny »), d’un père journaliste et d’une mère aide-soignante, Kizo est le troisième garçon d’une famille congolaise de quatre enfants. Élevé par sa mère qui doit aussi jouer le rôle du père, Kizo connaît une enfance « dure » mais n’en dira pas plus.

Son ambition, un adulte la brise dès l’école primaire : « J’ai voulu faire médecin, on m’a dit  »ne rêve pas »». Perdant l’intérêt d’étudier, Kizo baisse les bras, suit le collège en SEGPA puis intègre un BEP Plomberie avec « tous les mecs des quartiers chauds » des environs de Grigny : « C’est à partir de là que j’ai intégré une bande ». Il arrête les études à 19 ans, étudie l’Histoire dans son coin puis passe du basket-ball à la boxe thaï et à la boxe anglaise. Kizo veut faire carrière, « les histoires de rue » le rattrapent.

Influencé par son grand frère respecté dans le combat, Kizo se bat régulièrement contre des mecs qui lui ressemblent (« je kiffais, c’était en moi »), puis prend conscience de l’enfermement dans lequel il se trouve : « J’ai toujours grandi comme ça, les Noirs contre les Noirs. Pour nous, c’est devenu normal alors que c’est une forme de racisme. Ça me révolte parce que les jeunes ne le savent pas et les médias jouent sur ça ».

Alors producteur de rap, Kizo décide « de retracer la vraie histoire» et planche pendant sept ans sur le projet Gang Story. « À l’école, là où j’avais des bonnes notes, c’était en Histoire. C’est là que j’ai découvert mon talent de réalisateur » raconte-t-il dans un sourire tout en encourageant les élèves à s’accrocher : « Peu importe ce que les profs te disent, crois ».

Lui rencontre grâce à son frère plusieurs productions dont une qui ne veut « que la partie Black, pas la partie Skinhead ». Kizo s’éloigne, signe avec Alchimie Films et achève en un an, avec son co-réalisateur Jean-Michel Verner et malgré le stress de ne pas avoir eu « le temps d’apprendre », un projet « inédit, médiatisé, stigmatisé » .

Plutôt américaines, ses influences cinéphiles vont de Boyz in the Hood à New Jack City en passant par Michael Moore et Charlie Chaplin. Côté français, ce sont les humoristes (Djamel Debbouze, Gad Elmaleh, Omar et Fred) qui lui plaisent et les documentaires animaliers.

Préférant parler de « révoltes sociales » plutôt que d’ « émeutes », Kizo considère qu’il y a de bons et de mauvais médias et regrette que les évènements de 2005 n’aient pas été contextualisés : « La France est un pays de révolte, il n’y a rien de nouveau ».

Depuis Gangs Story, Kizo réalise la web série Grigny Glen Park pour montrer les aspects positifs de sa ville. Parce que la banlieue, Kizo la filme avec « de l’amour, de la chaleur, de la paix » et toujours, « un message ».

Claire Diao

Gangs Story, photographies de Yan Morvan, récits de Kizo aux éditions La manufacture des livres, 2012, 298 pages.

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