BEST-OF. Après Joey Starr vs Maïwenn, voici Isabelle Huppert vs Kool Shen. Dans Abus de Faiblesse, le dernier film de Catherine Breillat. Ou comment le cinéma français offre toujours des rôles de bad boy à ceux qui rêvent d’être à l’écran. 

Abus de Faiblesse, le nouveau long-métrage de Catherine Breillat (A ma sœur !, Sex is comedy) raconte comment, suite à une hémorragie cérébrale, la cinéaste (Maud, incarnée par Isabelle Huppert) devenue hémiplégique s’est faite escroquer de près de 580 000 euros par l’homme (Vilko, interprété par Kool Shen) qu’elle pressentait pour jouer dans l’un de ses films.

Seulement voilà. Christophe Rocancourt, baptisé « l’escroc des stars » par les médias pour avoir arnaqué de nombreuses personnalités Outre-Atlantique – qu’il raconte dans sa biographie Moi, Christophe Rocancourt, Orphelin, Playboy, Taulard aux éditions Laffont – a été condamné le 17 février 2012 pour abus de faiblesse à l’encontre de Catherine Breillat.

Depuis la sortie du film le 12 février dernier, Christophe Rocancourt a menacé d’attaquer la cinéaste en procès pour « atteinte à la vie privée”, du fait que celle-ci ait relaté leur histoire dans un roman éponyme (aux éditions Fayard, en 2009) puis au cinéma.

D’abord surprise parce qu’Abus de faiblesse n’est “pas plus autobiographique que mes autres films”, Catherine Breillat a finalement annoncé être prête à contre-attaquer en déposant une plainte pour «organisation frauduleuse d’insolvabilité» à l’égard de Rocancourt qui lui aurait versé jusqu’ici, paraît-il, des remboursements “quasiment insignifiants”.

Comble du comble, les sorties de Christophe Rocancourt (le vrai) font surtout de l’ombre au faux Rocancourt (Vilko) interprété par Kool Shen qui joue là son premier grand rôle de cinéma. Oui, Kool Shen, le rappeur du groupe NTM, le binôme de Joey Starr, le juré pressenti du télé-crochet The Voice, écarté par TF1 en 2012.

Que Joey Starr ait été nominé par deux fois aux César (pour Le Bal des actrices et Polisse) puis récompensé du Prix Patrick Dewaere 2012 explique peut-être pourquoi son comparse Bruno Lopes aka Kool Shen ait aussi eu envie de cinéma. Mais que Catherine Breillat fasse appel à lui pour ce rôle-là… Ah si, dit-elle : « Dès le départ, je voulais un corps de rappeur. Je ne connaissais rien de ce courant musical mais, instinctivement, il me semblait que s’en dégageaient l’énergie et la violence que je recherchais ». Ah, l’énergie et la violence des rappeurs…

Effectivement, dans Abus de faiblesse, Vilko a un corps bodybuildé, une assurance de playboy macho et une enfance malheureuse à souhait pour attendrir son riche entourage. Il a la vanne facile, un franc-parler direct et bien sûr, une voix profonde. Qui mieux que le rappeur au grain de voix particulier du Suprême NTM aurait pu l’interpréter ?

Certes, d’Akhénaton dans Comme un aimant à Stomy Bugsy dans Aliker, de Doc Gyneco dans Gomez et Tavarès à Mokobe dans Sheitan, les rappeurs-acteurs sont nombreux. Mais peut-on en vouloir aux chanteurs de rêver de cinéma lorsque nombre d’acteurs se mettent un jour à pousser la chansonnette ?

Ne devrait-on pas, au contraire, s’interroger sur les rôles offerts à ces chanteurs-acteurs ? Voyou, bandit, rebelle, délinquant… le rappeur, comme tout jeune « des cités » qu’il représente, se doit de faire peur, d’être arrogant, agressif ou dangereux.  Quand donc le cinéma français fera-t-il basculer les rôles de ses scénarios, de ses comédiens ?

Quand donc s’offrira-t-il une réelle migration ? Quand donc ouvrira-t-il aux acteurs d’autres rôles, d’autres interprétations ? On aimerait voir Omar Sy en fauteuil roulant et François Cluzet en jeune des quartiers, Kool Shen en nanti et Isabelle Huppert en voyou. On aimerait que nombre de comédiens de talents crèvent l’affiche mais avec des rôles beaux, inversés, sans que leur origine, leur passé ou leur couleur de peau ne les « prédestine » à un rôle ou un profil donné.

L’image a une force, celle de la projection. N’oublions pas que le cinéma et les séries TV ont pu anticiper des faits, des situations, comme dans la série américaine 24H Chrono où un président Noir (David Palmer, interprété par Dennis Haysbert) apparaissait comme annonciateur de l’élection de Barack Obama.

Ne pourrait-on pas imaginer, dans les films français, des bourgeois de banlieue et des pauvres du XVIe ? Ne pourrait-on pas imaginer, dans le cinéma français, que Farid pourrait jouer le rôle de Bernard et Bernard celui de Jacob ? Ne pourrait-on pas projeter, dans le cinéma français, une société qui n’existe pas (encore) plutôt que de ressasser celle que l’on a tôt fait de critiquer ? Et proposer aux comédiens (et aux rappeurs, oui, pourquoi pas) des rôles à contre-emploi où le jeu d’acteur prendrait enfin le dessus sur le passif de celui que l’on fait jouer ?

Claire Diao

Publié le 19 février 2014

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