Je sors du boulot, les rideaux des magasins s’abaissent derrière moi. Je me remémore les discussions avec les clients les plus bavards et c’est souvent les plus âgés. Je pense à ce vieux bougre de 88 ans. Il me vient à l’esprit la nostalgie de son enfance. La manière dont il a découvert le travail : « On mettait du fumier dans les champs avec des amis. Au repas, on avait des patates. Quand un gamin ne peut pas faire d’études, tu lui apprends l’travail il n’y a rien de mal à avoir les mains noires. J’ai un ami qui a le certificat d’études, il fait ce qu’il veut de ses mains, moi, je l’admire. Vous savez, de nos jours, on peut plus être dur avec les gamins, le système est comme ça. »

Un peu plus loin sur ma route, je croise l’ancienne star montante du rap, Busta Flex. C’est toute une époque qui est de retour dans le secteur. Nos regards se croisent, il a pas mal vieilli. Il a compris que je l’ai reconnu. Malgré tout, il m’a l’air d’être dans la tendance : casque Beats, dernières Jordan, quoi de plus normal. C’est l’ancienne école du hip-hop français que je viens de rencontrer.

Les corps et les visages défilent, rythmant le paysage. Tout au long de mon avancée, je peux lire les mêmes histoires sur les visages, les attitudes. Parfois, ce sont les témoignages silencieux d’une longue journée : les mains dans les poches, les traits tirés, les regards dans le vague ou vers le sol.

Arrivé au quartier, des étoiles brillent en pleine journée. Decaux s’est encore éparpillé en éclats de verre sur le sol. Les employés de l’entreprise sont en train de démonter les arrêts de bus. Les abris n’ont pas une durée de vie immense dans le coin. Le goudron est quotidiennement gorgé de verre.

Je traverse un parking à proximité d’une aire de jeu et faisant face à mon immeuble. Là se trouve le cadavre décharné d’une voiture brulée. C’est le 14 juillet, il faut respecter les traditions. Dans ce même lieu, j’aperçois l’équipe des mécanos squattant le parking à longueur de journée. C’est un moyen de se réunir, d’échapper au quotidien. Ils montent, démontent, bidouillent, s’épaulent. C’est l’école de la débrouille, sous la forme de blocs opératoires ou d’hôpitaux de campagne à ciel ouvert. Le système D, la débrouille imprègnent le quartier. Comme ces manouches qui récupèrent tout ce qu’ils peuvent aux aurores et que j’effleure du regard quand je pars au charbon.

Sur les marches de mon hall se trouve ce jeune guetteur. Il m’avait informé il y a peu que la bonne était arrivée. Il a attiré mon attention, en ce début de soirée car il était en train de noircir des pages. « Tu écris quoi », lui ai-je demandé, « du rap ». C’est peut-être le prochain Busta Flex après tout.

Je ne traîne pas trop sur les marches des escaliers. Comme d’habitude les clients d’un autre genre sont en salle d’attente dans le hall. Il m’arrive d’en croiser en costard-cravate. Ce sont les habitants des halls. Les dealers ne sont pas trop loin, ils surveillent le coin assis sur des chaises ou des canapés à quelques pas de mon immeuble. Ils discutent entre eux, écoutent de la musique, font des barbecues, rien d’extraordinaire.

Presque sur le pas de ma porte, je tombe sur Léni passionné de guerre et geek dans l’âme. Je lui parle des soldats français mort en Afghanistan, de la Seconde Guerre, de la chair à canon mise en première ligne. Mais il n’en a rien faire, il veut s’engager. Il souhaite faire carrière, avoir une bonne retraite. Que les guerres actuelles soient menées pour des intérêts économiques ou pour le pouvoir, il n’en pas conscience, il s’en fout.

Installé près de ma fenêtre, je peux voir et entendre tous ces gens arrivés par le dernier bus, le dernier train. Je peux voir les carrés de lumière s’éteindre un à un, signe que le quartier s’endort. Je partage avec ces personnes un quotidien, une existence presque similaire, comme dans un grand village.

Rémi  Marteen

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