Tous les mercredis pendant une année, deux étudiantes en cinéma ont mené un atelier vidéo dans une école de quartier à Stains. Cinq enfants, de 8 à 10 ans, sont passés derrière la caméra en faisant des allers-retours entre le Clos Saint-Lazare et Paris, le résultat s’est matérialisé dans un webdocumentaire : Quartier Libre.

La banlieue rouge ou la ceinture rouge désignait les villes à mairies communistes, essentiellement peuplées par la classe ouvrière, qui entourent Paris. A six kilomètres de Paris, Stains est une commune qui fait partie de cette fameuse ceinture rouge qui perd du terrain d’élections en élections (après les municipales de 1977, 54 communes sont dirigées par des maires communistes dans la petite couronne contre 27 communes en 2008). Situé à quelques pas du centre ville, le Clos Saint Lazare est la plus grande cité de Stains.

A l’approche des élections municipales, je jette un regard sur le quartier du Clos Saint-Lazare. L’architecture est improbable. Les anciennes tours délabrées des années 70 et les petits immeubles, récemment construits, se regardent en chien de faïence. La fontaine asséchée des trois têtes tire la langue, pendant que le terrain vague à l’abandon vous aguiche avec un sourire aride. A quelques pas de là, une fresque invite à l’évasion. Elle rend hommage à tous ceux qui sont partis trop tôt. Je repense au slogan des affiches du film choc des années 90, Ma 6-T va crack-er, « bienvenu dans les cités où la police ne va plus ».

Sauf qu’ici, j’ai l’impression d’être le bienvenu dans un endroit où même les commerçants ne vont plus. Tout est fermé. Les services publics jouent à cache-cache. L’abandon public semble, à première vue, avoir pris le relais. Mais d’infatigables petites lucioles œuvrent pour éclairer ce quartier en vase Clos et le faire vivre afin qu’il ne perde pas son âme.

« Ils imaginaient une guerre avec Paris »

L’âme du Clos Saint Lazare, c’est ce qui frappe Sonia lorsqu’elle s’y rend pour la première fois, après avoir lu un article sur l’Apcis et son projet Raconte-moi ton nom. « C’est une asso centrée sur l’aide aux devoirs. Elle est également proche des parents dans le cadre des aides administratives, du suivi de la scolarité des enfants. C’est le lieu de vie du quartier ». Ce premier contact avec l’association marque Sonia. Elle assiste à un atelier d’écriture sur le thème de la Seine-Saint-Denis dans 200 ans. Très rapidement, elle est surprise par la maturité du constat dur et sans concessions des participants qui dépeignent une réalité difficile avec une précision d’orfèvre.

« Il y avait un coté très brutal. Ils imaginaient une guerre avec Paris et à l’issu de cette guerre les places s’échangeraient. Tous les pauvres de la Seine Saint Denis iront à Paris et les parisiens viendront vivre en Seine Saint Denis. Une lutte des classes avec des mots de préados. Paradoxalement, à coté de ça c’est un âge où ils sont optimistes. Ils ont plein de rêves, certains veulent être pilote d’avion, médecins… » Cet atelier a fait l’objet d’un film dont elle n’a pas pu tirer la pleine mesure. Fort de cette première expérience, Sonia a muri « un projet plus costaud » pour les mioches du Clos.

Sonia revient avec l’idée de faire de la création audiovisuelle partagée. « Je voulais rendre le public actif dans le projet. Mon souhait, c’était d’avoir une démarche créative qui implique les bénéficiaires et le public que j’allais filmer. Il ne fallait pas qu’ils soient en position passive. Je voulais sortir du schéma classique : j’arrive avec ma caméra, je vais faire un film sur vous, après je me casse et c’est fini. J’avais envie de faire un atelier vidéo avec des enfants et les mettre au cœur du projet. » Avec la complicité de l’Apcis, de la Fémis (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son), de Benoît Labourdette (créateur du festival Pocket film) et de Laëtitia son binôme, les enfants  apprennent à filmer, à faire parler une image, à s’exprimer devant une caméra.

Au fil des semaines l’équipe du film représentée par Sonia réussit à installer « un rituel de tournage » et gagner la confiance des habitants du quartier. « On voulait faire un film qui soit près de leur quotidien, sans verser dans le sensationnalisme » se remémore-t-elle avec un large sourire teinté de nostalgie, avant de reprendre : « c’est une belle expérience. On a été bien accueillis. Mais je reconnais que ce n’était pas évident, on tournait pendant les vacances scolaires et les weekends. On a failli tout arrêter » concède-t-elle. A force de persévérance, le projet donne naissance à un film de 26 minutes intitulé Petite sœur. Il raconte l’histoire d’une petite fille dont le grand frère est parti au Mali. Elle essaie de combler le vide généré par cette absence grâce à un téléphone portable qui les relie. « C’est un projet qui me tient à cœur, je l’ai porté pendant un an, je n’ai pas envie qu’il meurt. On a envoyé le film dans pas mal de festival pour lui faire rencontrer un public ».Très vite le projet du film, donne naissance à un autre projet celui du webdoc : Quartier Libre.

« Dans le cadre de la politique de la ville on dit qu’on va tout raser sans jamais consulter les habitants »

Quartier Libre c’est le fruit de l’altruisme de Sonia et de son sens des valeurs qui lui interdisaient de partir du Clos sans avoir laissé autre chose que des DVD du film aux jeunes stannois. Elle souhaite laisser quelque chose dont ils puissent être fiers. Sonia travaille alors avec un groupe resserré composé de : Hawa, Setta, Edouard, Sidy et Singoré. Ils ont tous entre 8 et 10 ans. Pour ce webdoc, « ils ont appris à filmer, et à raconter leur quartier, leur quotidien et leurs rêves. Ils ont aussi passé une journée à Paris, chacun avec une petite caméra. »  Grâce à Quartier Libre  nous devenons des spectateurs actifs d’une cité qui nous est racontée avec authenticité, loin de rhétorique journalistique ou politique.

Bien qu’elle ait grandi à Caen et qu’elle soit issue de la classe moyenne cela n’empêche pas Sonia d’avoir, comme le dit Baudelaire, « vécu et souffert dans d’autres » qu’elle-même. Elle perçoit difficilement l’utilité de l’art sans engagement. « Dans le cadre de la politique de la ville on dit qu’on va tout raser sans jamais consulter les habitants. C’est aberrant, les habitants sont les premiers affectés, ils y vivent, ils savent comment se passent les choses. Ils ont leur avis à donner sur la façon dont les choses pourraient s’améliorer. C’est vraiment une problématique qui m’intéresse énormément. En tant qu’artiste, j’ai une certaine maitrise technique et j’ai envie de la mettre au service des gens qui n’ont pas cette chance et construire des choses avec eux. »

« Ce qui est réellement touchant, c’est que quand on fait une action en faveur d’un public l’idée n’est pas de leur imposer le projet mais d’en faire des acteurs afin qu’ils puissent être fiers d’eux-mêmes. » Je repense aux paroles de Sonia et je me demande si la clé de l’échec de la politique d’intégration, ne tiendrait-elle pas à un mot : la reconnaissance. Ce besoin, ce grand vide qui une fois comblé permet de tirer le meilleur de chaque individus par ce qu’on a cru en eux et qu’on leur a montré qu’une une autre voie était possible.

Balla Fofana

 

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