Rachid Akiyahou et Saïd Bahij se connaissent bien. Tellement bien que l’un accepte que l’autre parle plus que lui et que les deux reprennent en chœur des alexandrins communs. Car Rachid Akiyahou et Saïd Bahij ont plusieurs points communs. Le cinéma (Ils l’ont fait est leur deuxième long-métrage), la poésie (« la meilleure façon de présenter nos œuvres ») et Mantes-la-Jolie (« cette ville médiévale où habitait la favorite d’Henri IV, Gabrielle d’Estrées, à qui il écrivait « Je viens à Mantes, ma jolie » »).
S ‘ils sont montés sur la scène du Comedy Club en février dernier à l’occasion du dispositif Talents en Court mis en place par le CNC et l’association Les Ami(s) du Comedy Club, Rachid Akiyahou et Saïd Bahij sont encore à la recherche de diffuseurs pour leur long-métrage Ils l’ont fait parce que, « sans réseau, tu ne peux rien faire ».
Tourné dans le quartier du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie (78) durant six à huit mois, produit par le collectif devenu société de production S’Bien Rézonable, Ils l’ont fait raconte comment un enfant du quartier et chômeur longue durée, Khalifa, décide de briguer la mairie contre l’actuel et indétrônable candidat. Pour les deux réalisateurs, l’objectif était de montrer que « le vrai contre-pouvoir, c’est nous-mêmes », dénonçant au passage le « colonialisme contemporain qu’est le clientélisme », qui « sédentarise » de force les gens, « en achetant la paix sociale et en favorisant le copinage ».
Nés, pour l’un, en 1967 Condet-sur-l’Escaut (59) et, pour l’autre, en 1977 au Maroc, Saïd Bahij et Rachid Akiyahou ont connu, à dix ans d’écart, les mutations du Val-Fourré et, plus largement, de la société qui les a façonné. Quatrième et premier français d’une fratrie de dix enfants, Saïd Bahij connaît jusqu’à l’âge de 13 ans les joies de la « mixité sociale et de la nature ». Son enfance était un « pays de cocagne » à la Pagnol détruit quelques années plus tard. Avant-dernier d’une famille de sept enfants, Rachid Akiyahou grandit au même endroit, à quelques années près, dans « l’underground, les caves, les cachettes et les flics ». Tous deux sont élevés dans le quartier des Ecrivains par des parents marocains, pères « Renault-isés » et mères au foyer.
Elève « marrant » (« ça m’a sauvé »), Rachid Akiyahou s’intéresse à l’image durant les émeutes de 1991 qui touchent le Val Fourré. « Lorsque je voyais mon quartier passer à la télé j’étais content, j’enregistrais toutes les émissions ». Profitant d’une section vidéo créée dans son collège, il s’initie au maniement de la caméra. Diplômé d’un BEP Vente action marchande (« eux avaient des envies, nous on en avait plus ») avant de suivre une formation de monteur et de réaliser le court-métrage Mon défi avec son frère Hakim Akiyahou en 2010.
Elève « vivant », Saïd Bahij subit la « braderie scolaire » de sa génération. « On s’est tous retrouvé en lycée professionnel, même le meilleur de la classe. On voulait nous Renault-iser/Peugeot-iser ». Du jour au lendemain, Saïd Bahij se retrouve dans un « ghetto scolaire » à Sartrouville, sans filles ni rêves dans sa classe, sinon une formation de chaudronnier. Lui qui aimait la littérature, l’histoire et l’archéologie voit son adolescence « détruite dans le feu et la ferraille ». Son salut sera la musique, qui lui permet de sillonner le monde, et le travail social, qui lui fait rencontrer Pierre Bourdieu et appréhender la politique : « Les mairies nous embauchent pour mieux nous rassurer : nous sommes de braves indiens dans la réserve ».
Un jour où Saïd Bahij (qui a exposé « La Cité du raide-Chaussée » à La Villette en 2001) passe à la télé, Rachid Akiyahou décide de le rencontrer pour faire son portrait : « Il reflétait tous ce qui était mis de côté et le malaise des banlieues ». Ensemble, ils se lancent dans Les Héritiers du silence, un long-métrage documentaire sur l’Histoire du Val-Fourré, des banlieues françaises et de l’immigration diffusé sur France O.
Mais Saïd Bahij et Rachid Akiyahou en ont marre du système de financement du cinéma français : « tu écris, c’est toujours des refus, tu ne sais même pas pourquoi. C’est comme en boîte de nuit où tu ne rentres pas si tu n’es pas un habitué». Si l’aîné affectionne le cinéma italien et le benjamin les comédies américaines, le cinéma hexagonal les laisse quelque peu perplexe : « Aujourd’hui les gens qui font du cinéma sont de très bons techniciens mais n’ont pas la fibre artistique… Pour atteindre le septième art, il faut passer par le premier, le deuxième, le troisième… »
Alors, à leur manière, et pour sortir des « dortoirs de l’Histoire », Rachid Akiyahou et Saïd Bahij espèrent montrer avec leurs films « de nouvelles têtes », avec un « nouveau regard », malgré les refus des commissions. Conscients qu’ils commencent « à marcher, alors que pendant longtemps, nous faisions du sur place ».
Claire Diao
Crédit Photo : Julia Cordonnier pour Les Ami(e)s du Comedy Club
Projection d’ « Ils l’ont fait » de Saïd Bahij et Rachid Akiyahou, vendredi 27 mars 2015 à 21h au Grand Rex, 1 Boulevard Poissonnière 75002 Paris, métro Bonne Nouvelle.

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