Pour interviewer Rachid Djaïdani, mieux vaut être bien chaussé. Je le rencontre à la sortie du MK2 Beaubourg et de la séance de Matins calmes à Séoul. Hasard ou coïncidence ? Le film coréen retrace les déambulations d’un cinéaste dans la ville comme celles que Rachid a menées dans  son film Rengaine. « Si tu savais d’où j’arrive pour faire ce film ! Neuf ans que je suis dans le métro, l’underground, le combat, les rencontres, l’appétit, la faim… ». L’interview se fera en marchant, de Rambuteau à Clichy,  pour prendre le pouls de ce qui a rythmé sa vie.

Sa sélection cannoise ? « Nous qui avons toujours été en quarantaine, arriver à la Quinzaine… ça soulage ». Et pour cause, après neuf ans passé à réaliser Rengaine, Rachid Djaïdani se définit comme un autodidacte faisant du cinéma « RSA : Réaliser sans argent ». Je lui parle du terme « cinéma guérilla » utilisé par Djinn Carrénard pour définir l’expérience Donoma. Il me répond offusqué : « C’est pas nous qui attribuons les termes sauvage, guérilla… Quand je monte avec mon monteur, on n’a pas un logiciel Final Cut sauvage ! Moi, je fais du cinéma. »

Lui qui est né en 1974 d’un père algérien ouvrier chez Peugeot et d’une mère soudanaise « chef » de foyer, a grandi à Carrières-sous-Poissy (78). Quatrième d’une famille de onze enfants – dont neuf filles – Rachid est un enfant « pas très costaud » qui manie plutôt l’humour. L’école ? Il n’aime pas ça. « Quand j’étais gamin, je voulais rencontrer Charlemagne – j’étais sûr qu’il était encore vivant – pour lui faire un croche-patte». Trente-neuf ans plus tard, son opinion est différente. « La plus belle des lumières, c’est la connaissance ».

Diplômes de maçon et de plâtrier-plaquiste, il s’essaye à la menuiserie et à la plomberie-chauffagerie avant de se résigner : « J’étais destiné à ce que je suis aujourd’hui, artisan ». Sa carrière artistique, il la démarre dans la beauté du geste de la boxe anglaise. « Un ami de mon père a dit que pour défendre mes sœurs dans la cité et pour que je devienne un homme, il fallait que j’en fasse ». À l’adolescence, les entraînements règlent sa vie. Il devient champion d’Ile-de-France amateur à 17 ans.

Sept ans plus tard, il travaille comme vigile sur le tournage de La Haine. Inspiré, Rachid se dit qu’il peut faire du cinéma. « J’ai écrit un scénario avec un ami puis Boumkoeur est devenu un roman. C’est un peu le chemin classique des écrivains de notre génération. On est nombreux à avoir voulu faire du cinéma mais comme on ne sait pas présenter un scénario, nos écrits se transforment en roman ». Publié en 1999 aux éditions du Seuil, le livre devient un best-seller et Rachid est convié sur le plateau de Bernard Pivot. « C’était super dur qu’on me traite d’écrivain, j’étais boxeur ».

Après des petits rôles interprétés dans Ma 6-T va cracker ou la série Police District, il publie deux romans aux éditions du Seuil : Mon nerf en 2004 et Viscéral en 2007. Pourquoi l’écriture ? « L’envie d’exister et de crier. J’aime être à l’heure là où on ne m’attend pas ». En parallèle, il part en tournée avec Peter Brook pour interpréter des pièces de théâtre. Chanceux, lui ? Non. « Tout ce que j’ai gagné, c’est à la sueur de mon front et à la foi en ma lumière que je le dois ».

En 2007, il tourne son premier documentaire, Sur ma ligne, soutenu par l’ACID puis Rachid au Texas (2008) et Rachid en Russie (2009) diffusés sur France 4. En 2010, il présente La ligne brune, portrait de la grossesse de sa femme puis signe en 2011 un web-documentaire sur le Ramadan pour Arte, Une heure avant la datte. Ce passage à l’image, il l’explique par une envie « d’être dans le réel » pour ne pas avoir à créer « à la plume chacun des pixels ». Car la production est longue et douloureuse. Trois ans pour un roman, neuf ans pour Rengaine. Est-ce à dire que la création en banlieue soit bloquée par un plafond de verre ? « Non, les plafonds, ils existent pour ceux qui veulent les voir. Le verre, il est fait pour être brisé ». Que dire alors aux jeunes qui pensent ne pas avoir les moyens ? « Regarde les lombaires de ton père, tu verras si lui avait les moyens. La verticalité, c’est le travail ».

Nous nous dirigeons vers Film Factory, la société de post-production où est finalisé Rengaine. Entré dans la salle de montage pour valider son DCP, Rachid en ressort une heure plus tard les yeux embués. Il a l’impression de sortir de la maternité. « Ça y est, je l’ai » me répète-t-il plusieurs fois.

Devant une tasse de chocolat, je l’interroge sur la banlieue. « Je suis fier d’être un mec de banlieue mais ce mot a été tellement sali que dès l’instant où tu le fais fusionner avec un art, tu tombes dans un art mineur ». Pour lui qui vit à Paris depuis plusieurs années, utiliser ce titre, ce serait comme le voler à « ceux qui sont en train d’éclore ».

Considérant que le cinéma actuel basé sur l’écriture de scénario « discrimine énormément », Rachid espère que les institutions créeront, « avec noblesse », une commission de visionnage plutôt que de lecture pour donner la chance aux jeunes de s’exprimer en images plutôt qu’en écriture.

Claire Diao

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