Il est 15h30, j’ai rendez vous sur les quais de Seine à Saint-Denis, à deux pas de la gare SNCF. A l’entrée de l’immeuble, Rachid Santaki m’accueille. Une baraque de 37 ans habitant la Courneuve, le regard franc, un air sérieux avec ses lunettes,  il me salut d’une poignée de main vigoureuse en m’invite à le suivre dans ces anciens bureaux du groupe Alstom transformés en ateliers d’artistes. C’est un de ses points de repères. A l’étage, dans un petit local de graffeur, on s’installe sur un canapé, un jeune est concentré sur son montage vidéo. L’auteur du polar Les anges s’habillent en caillera, commence alors son récit.

Rachid Santaki, c’est son vrai nom, grandit dans le quartier de Bab Doukalat à Marrakech. A 5 ans, il débarque avec ses parents à Saint-Ouen (93). Il dit ne pas avoir grandit avec des « mecs de cité »  mais avec leurs problèmes. Ses parents se disputent fréquemment, alors quand son père l’envoie acheter Paris Turf, à la librairie du quartier, Rachid s’évade dans des comics comme « Strange ».

Il a 13 ans quand ses parents se séparent. A l’école, les choses se passent mal, il est toujours en décalage et considère qu’on ne prend pas en considération ses besoins et ses envies. Son parcours est catastrophique, « j’ai redoublé 48 fois…l’école ce n’était pas mon truc…ça m’a dégouté». En parallèle des études, un bac professionnel en comptabilité qu’il n’obtiendra pas, il travaille pendant quelques années comme commis au Ritz à Paris et  il ne se décourage pas.

Cette persévérance, il la doit à la boxe. Son  paternel l’avait inscrit dans une salle, il voulait faire de sa progéniture un « Rachid Balboa », et allait même jusqu’à essorer ses tee-shirts pour vérifier s’il avait bien mouillé le maillot pendant l’entrainement. Après avoir finit son travail comme commis et ses études, il se décide à faire comme son père et devient manutentionnaire. Plus tard, ce qui était une corvée pour lui se transforme en passion, il devient éducateur sportif dans une salle de boxe à Levallois-Perret.

Le lieu de l’interview devient trop bruyant, nous descendons à la cafétéria pour s’abreuver d’eau noire à 20 centimes. Rachid Santaki reprend son récit. Aux débuts de l’ère Internet en France, il se lance dans la création d’un site web spécialisé, Hip-Hop.fr. Malgré son succès  auprès des internautes, le site ne dégage que peu de revenus. Il décide de prendre contact avec Nicolas, un chef de produit chez Delabel (label) pour connaître les raisons de la méfiance des annonceurs  sur internet. Celui-ci lui explique simplement que s’il décline son offre sur la toile, le format papier est plus séduisant et s’engage à lui acheter des pages de publicités  à hauteur de 4500 euros.

Rachid sent l’opportunité…et se lance dans l’ élaboration du magazine. Il dessine la maquette sur un bout de papier. Très vite, il a l’ opportunité d’ appeler la directrice de communication d’ une enseigne FNAC pour un accord de distribution. A sa grande surprise, elle lui donne rendez vous le lendemain. Il s’y rend « à l’ arrache », sans avoir fait d’efforts vestimentaires ni de projet réellement définitif. Qu’importe, la directrice de la communication, lui donne son accord.

C’est le début de l’aventure de ce mensuel gratuit sur la culture hip-hop, qui est édité à plus de 25 000 exemplaires et distribué dans tous  les réseaux FNAC et Courir. Très vite hiphop.fr devient le magazine 5 styles et 71 numéros seront édités à partir de sa création. Rachid devient lauréat du prix espoir de l’économie de la Chambre de commerce et de l’industrie de Paris, il est élu par le magazine marocain Tel Quel en 2007, l’une des 50 personnalités qui feront le Maroc de demain.

Ce succès inonde le milieu Hip-hop et Rachid croule sous les propositions. Il y en a une qui va peut être changer la vie du magazine. Le patron d’une marque de vêtements street wear, lui propose de financer son projet pour pouvoir distribuer son magazine a grande échelle. Selon Rachid Santaki, on parlait d’une édition a 500 000 exemplaires. C’est un projet très ambitieux dans le monde du hip-hop français. De ce fait, Santaki veut garder une trace de cet événement qui sera pour lui, peut-être, un tournant de l’ histoire du mouvement hip-hop français. Devant son ordinateur, il passe quinze jours à écrire son histoire :  du Maroc à ses premiers succès en passant par des histoires plus personnelles. Il écrit quasiment sans arrêt, souvent jusqu’à l’aube. Finalement, lorsqu’il termine l’ écriture, le projet de financement ne se concrétise pas. Le magazine bat de l’ aile et Rachid décide de faire des ses premiers écrits, un livre. La petite cité dans la prairie est son premier ouvrage, 3000 exemplaires seront écoulés.

Un peu avant la sortie de la « p’tite cité », un de ses meilleures amis lui présente «  Marseillais »,  un voleur rusé qui a inspiré toute une génération en banlieue parisienne. Cette rencontre lui inspire un roman. Il fait une série d’ entretien avec ce personnage, commence à écrire sur « Marseillais » et inclut le personnage de Stéphane, un flic ripoux. Après plusieurs mois de travail, il publie Les anges [ou plutôt les en-ges , le verlan de« gens»] s’ habillent en caillera. Mais plus qu’un romancier, Rachid Santaki est le roi du marketing. Des chroniques originales, des vidéos ainsi que des dessins de Berthet One découlent de son polar. Il fait la promotion de son livre comme pour celle d’ un disque en collant des affiches dans les rues de Seine-Saint-Denis.

A l’heure de revenir sur l’opération marketing autour de son livre, il sort son portable et lit le texto envoyé par une amie : «  Salam Rachid ! ça va ? Je suis dans les RER et il y a une sœur qui lit ton livre, elle sourit ça fait plaisir, je me tâte de la voir » il lui répond « lol! va la voir ». Son amie se dirige vers la jeune fille et lui dit « en fait, je connais l’ auteur,  t’es une meuf du 93 ? Tu connais l’ auteur? » elle répond par la négative. « Alors pourquoi tu l’ as pris? », réponse : « c’est parce que ça ma fait penser au diable s’ habille en Prada »… Santaki me confie qu’il s’agit des réactions qu’il attend. Son livre à peine sorti, il pense déjà à la suite. Mettre en avant des auteurs par le biais du Syndikat, structure visant à promouvoir les talents d’écriture des jeunes. Il rêve aussi de créer un pôle de scénaristes comme pour les séries américaines qu’il affectionne telle que The Shield. Enfin, Rachid Santaki qui était dans sa jeunesse toujours en décalage même souvent en retard avec son temps est aujourd’hui « le mec à l’ ancienne » qui a pris de l’ avance.

Anouar Boukra

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