Cette rentrée 2020 aura été agitée dans le monde du rap français. Parmi les sujets qui ont défrayé la chronique on retiendra les accusations de violences dont ont fait l’objet Roméo Elvis, Moha la Squale, et Retro X (révélées en ce mois d’octobre par Street Press).

Bien que les témoignages des victimes de Moha La Squale ont été massivement relayés sur les réseaux et qui six plaintes ont été déposées, presque aucun acteur majeur du rap français n’a réagi. Aucun mouvement de fond ne semble s’être amorcé. Et c’est bien là le problème.

Dire que la rentrée s’annonçait radieuse pour les auditeurs et auditrices de rap francophone : les sorties des albums blockbusters de Kaaris et Damso entre autres, celles de nombreux singles et des grosses têtes d’affiches. Il aura suffi d’une story Instagram publiée le 5 septembre pour que tout bascule, en surface du moins.

Seule face à son téléphone une jeune femme nommée Romy partage le témoignage d’une des ex-compagnes de Moha La Squale. Entre deux taffes de cigarette elle explique les pressions psychologiques, les violences, les séquestrations perpétrées par ce dernier auprès des jeunes femmes qu’il fréquente.


 La story de Romy qui a révélé les agissements en privé du rappeur Moha La Squale. 

 

Par la suite d’autres femmes prennent le courage de parler, de raconter leur expérience, du jamais vu dans le rap français. De ces témoignages en résultent des plaintes et l’ouverture d’une enquête par le parquet de Paris. Les réseaux sociaux sont alors en ébullition, et c’est au tour de Roméo Elvis d’être accusé d’agression sexuelle sur une jeune femme. Très vite les médias dits « généralistes » se saisissent de l’information : Le Monde, puis Konbini font témoigner les victimes de Moha La Squale. Mais dans le même temps dans le milieu du rap le silence est de mise.

 


Le témoignage des femmes qui avaient fréquenté Moha La Squale et qui racontent ses violences.

Mais alors pourquoi presque aucun média spécialisé, artiste, producteur, label, maison de disque n’a souhaité ouvertement s’exprimer à la suite des témoignages de ces jeunes femmes ? Les leaders d’un genre musical qui a pour mérite de traiter de manière crue les problèmes de la société, décrit par beaucoup d’artistes comme « pas plus misogyne que d’autres milieux », étaient aux abonnés absents. Où étaient-ils aussi pour dénoncer les actes reconnus par Roméo Elvis ?

Ce silence dans l’industrie face aux violences sexuelles est presque aussi assourdissant que celui souvent observé lorsque des têtes d’affiches féminines font l’objet d’attaques sexistes véhiculées par les réseaux sociaux, les médias et parfois d’autres rappeurs.

L’explosion d’Aya Nakamura en 2018 a souligné ce phénomène. Alors même que la France entière, et une partie du monde s’ambiance sur « Djadja », la chanteuse est la cible d’attaques insidieuses répétées sur les réseaux sociaux et dans les médias simplement parce que c’est une femme noire à succès. Jugée sur son physique, son phrasé, son patronyme, Aya Nakamura dérange certains, qui ne se gênent pas pour vider leur bile. Sur chacune de ses publications Instagram la jeune artiste est confrontée aux commentaires dégradants la comparant à un homme, voire pire.

Face aux attaques, les levées de boucliers sont timides parmi les rappeurs pour celle qui a pourtant collaboré avec nombre d’entre eux. Mais le pire survient le 20 mars dernier, alors même qu’elle est prise dans une joute verbale avec le rappeur Niska, ce dernier se rend coupable de misogynoir. Une attaque qui aurait pu lui faire s’attirer les foudres du milieu, il n’en fut rien. Pire encore son tweet déclencha l’hilarité chez beaucoup sur les réseaux.

Et Aya n’est aujourd’hui pas la seule à subir ce harcèlement, on peut citer l’emblématique Diam’s avant elle, Chilla, ou encore récemment Wejdene. Et à chaque fois peu, rares sont les rappeurs à exprimer publiquement leur soutien face aux attaques.

Comparaison n’est pas forcément raison, mais outre-atlantique, l’industrie du rap américain semble plus rapide que dans l’hexagone. Cet été, la rappeuse Megan Thee Stallion a révélé avoir été victime d’un coup de feu tiré par le canadien Tory Lanez. Sa blessure au pied, avait alors fait le tour des réseaux sociaux et suscité l’émotion chez beaucoup d’artistes, notamment masculins. Nombreux sont les artistes à avoir publiquement affiché leur soutien à la nouvelle tête d’affiche du genre. Un soutien prôné aussi chez certains médias spécialisés. La rédaction d’Highsnobiety a ainsi décidé de ne plus traiter aucune actualité du rappeur Tory Lanez, poursuivi par le comté de Los Angeles.

La prise de position du média américain Highsnobiety a été saluée des deux côtés de l’Atlantique. 

Certes les violences sexistes et sexuelles vont au-delà d’un genre musical, et peut-être qu’une simple prise de position ne changera pas tout du jour au lendemain. Mais le rap français, qui a toujours été le miroir de la société, doit prendre en compte le moment historique que nous sommes en train de vivre. Nombreux sont ceux parmi eux qui citent Martin Luther King comme source d’inspiration, mais n’est-ce pas ce dernier qui disait : « Celui qui accepte le mal sans lutter contre lui coopère avec lui » ?

Depuis quelques mois en France, des femmes issues de l’industrie musicale dans son ensemble, ont décidé de briser le silence. Des collectifs et des initiatives ont été mis en place pour libérer la parole des femmes qui travaillent au sein d’un secteur encore silencieux.

DIVA, Balance Ta Major, ou encore Change de disque diffusent des informations statistiques, des ressources pratiques pour permettre aux victimes de violences sexuelles et/ou sexistes de témoigner, et s’organisent pour changer les mentalités au sein d’un milieu musical, dans lequel le rap français prend de plus en plus de place.

Le problème est latent dans le milieu, nul besoin de s’en cacher, mais le rap français dans son entièreté doit saisir cette chance de soigner ce mal qui le ronge, lui et les autres genres musicaux, depuis beaucoup trop longtemps maintenant.

Félix Mubenga

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021