Pourquoi êtes-vous devenu réalisateur ?

Myung Se Lee : Quand j’avais 16 ans, alors que j’étais en train de marcher dans la rue, je me suis demandé pourquoi j’existais. L’hiver de cette même année, je me suis dit qu’il fallait que je trouve une réponse à cette question, un sens à ma vie. J’ai beaucoup souffert dans ma quête. Puis j’ai eu un signe de la Providence, quelque chose d’irréel s’est passé, il fallait que je sois réalisateur. En même temps, à cette époque, en Corée, les gens allaient très peu au cinéma, deux à trois fois par an et il n’y avait pas la télévision.

Le cinéma s’est donc imposé à vous…

Myung Se Lee : En quelque sorte. J’ai pris la décision d’entrer dans une école de cinéma. A la période où j’y suis entré, les étudiants qui s’y inscrivaient avaient des lacunes, ils n’étaient pas très forts dans les études. C’était une porte ouverte. L’école était financièrement accessible pour des jeunes comme moi qui suis issu d’une famille de classe moyenne. Dans l’école, il n’y avait que deux livres sur le cinéma et il n’y avait pas de cinémathèque. Le gouvernement menait une politique de censure.

Pourquoi le thème de l’amour est-il récurrent dans vos films ?

Myung Se Lee : L’amour me tourmente. Sans amour, on ne peut pas vivre. L’amour est vraiment très important. En aimant, je suis vivant. Pour moi, réaliser un film, c’est comme écrire une lettre d’amour. J’ai remarqué que dans l’amour, on sait ce que l’on avait une fois qu’on l’a perdu. C’est aussi une histoire de rendez vous. Par exemple, dans mon film « Premier amour », l’homme n’est pas venu au rendez-vous. Dans un autre de mes films « L’amour fou », c’est l’histoire d’un grand amour. On rêve toujours du grand amour mais dans la réalité, c’est dur, c’est angoissant… On ne peut pas abandonner l’amour à mi-chemin. L’amour c’est la signification de la vérité avec un grand V. C’est l’acte par lequel on s’approche le plus de la vérité. L’amour est un outil qui permet d’ouvrir l’univers avec plus de relations entre les êtres humains. Le cinéaste doit comprendre ce que c’est, l’amour. Le processus d’amour c’est comme le processus d’un film. L’artiste se pose toujours des questions sur l’amour, le grand amour.

Vous nous avez dit que votre désir profond est que les spectateurs entrent dans votre univers. Votre volonté est-elle de transcender la réalité afin d’adoucir vos tourments ?

Myung Se Lee : Oui, car je suis un idéaliste, un utopiste. En général, le but de l’art, que ce soit le cinéma ou la littérature, est de prendre les déchets terrestres et de les raffiner. Dans tous les arts, il y a toutes les cicatrices et un remède au mal. On peut se référer à Roland Barthes et à la plaie qu’il nomme punctum. Prenons Mai 68 en France, par exemple : la plupart des rues parisiennes avaient quelque chose de chaotiques mais quelques-unes demeuraient chaleureuses. Au lieu de refléter la société qui souffre, je préfère me concentrer sur l’universalité. Je veux avoir un regard différent, à la manière Henri Cartier Bresson qui a photographié un enfant souriant lors des obsèques de Churchill. Tous les autres photographes se sont concentrés sur la tristesse, les larmes…

Les films coréens ont du mal à s’exporter dans le monde. Comment l’expliquez-vous ?

Myung Se Lee : Je vais d’abord parler de mon expérience. Je sais que l’esthétisme de mes films fait peur car je renverse les valeurs cinématographiques. Je n’aime pas me conformer. En ce sens, ma théorie rejoint celle de Jean-Luc Godard. Sinon, en général, à part dans la jeune génération, il existe des préjugés sur la culture asiatique. Les Occidentaux pensent toujours que le cinéma asiatique est violent. Les distributeurs occidentaux participent de cette vision et sélectionnent des films violents. L’année dernière, j’ai beaucoup polémiqué avec le président du jury du festival Sundance, aux Etats-Unis. Il me demandait pourquoi j’inventais un genre. Je lui ai dit que ce n’était pas interdit et que j’en avais le droit. Mais, malgré les préjugés, mes films sont diffusés. Mon prochain film devrait être diffusé sur le marché européen. Il y aura une rétrospective de mes films à Londres l’année prochaine. Je m’en réjouis puisque cela permettra de lutter contre ces préjugés. J’ai aussi été ravi de rencontrer le jeune public français, ici à Paris et à Noisy-le-Grand, car ce public-là rejette les stéréotypes.

Quel est votre film que vous trouvez le plus réussi ?

Myung Se Lee : Mon film « Sur la trace du serpent » a eu du succès aux Etats-Unis et en France. J’ai crée un nouveau style. J’ai été inventif. Mais je suis toujours insatisfait et c’est pour ça que je continue de faire des films.

Qu’est ce qui vous plaît dans la réalisation d’un film ?

Myung Se Lee : Quand le film existe, je suis rassuré, tellement soulagé ! J’ai l’impression que ma quête ne s’arrêtera jamais. Mais je n’ai pas envie de regarder le résultat comme une œuvre. Les deux questions qui m’intéressent sont : c’est quoi le cinéma et c’est quoi l’amour ? Quand je regarde mes films avec le public, j’ai l’impression de vivre une expérience sentimentale, comme des amoureux qui marchent bras dessus bras dessous. Je fais des films en tant que films, de l’art pour l’art. Le cinéma d’abord, le cinéma pour lui-même. Je veux communiquer directement avec le public.

La Corée du Nord est une dictature et les relations avec la Corée du Sud sont très tendues. Vos films sont-ils diffusés en Corée du Nord ?

Myung Se Lee : Non, ils ne le sont pas mais j’aimerais beaucoup qu’ils le soient. J’ai connu une expérience très particulière lors de la diffusion il y a quelques années en Russie de mon film « Premier amour ». Il y avait des Coréens du Nord qui étaient là et qui ont pleuré en le voyant. Ça m’a beaucoup touché.

Propos recueillis par Stéphanie Varet

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