L’Odéon Théâtre de l’Europe présente Exils, une série de rencontres littéraires animées par Paula Jacques et diffusées sur France Inter dans l’émission Cosmopolitaine, en présence d’Alain Foix (écrivain, dramaturge, directeur artistique, réalisateur et philosophe). Les textes de James Baldwin, qui est mis à l’honneur, sont lus par Marcel Bozonnet. 

C’est avec émotion que Alain Foix évoque « sa rencontre littéraire » avec James Baldwin, il voit en lui un « grand frère » qui a « un cheminement intellectuel parallèle » au sien sur les questions d’identité, sur la relation noir/ blanc. Il poursuit : «  Pour moi, il s’agit d’un philosophe qui écrit des essais et des romans dans une dimension poétique empreinte d’oralité. Il parle comme il écrit, avec une manière chantante issue des traditions orales africaines. Il violente les mots. Il travaille sur la poésie des mots ».

C’est à James Baldwin qu’on doit la paternité du concept de « terreur civique ». Dans son roman autobiographique La Conversion, il raconte, dans une société américaine racialisée, sa peur de l’homme blanc, au moment de prendre le métro et de s’aventurer dans des stations où il n’y a aucun noir. Cette peur fait bien entendu échos à une période sombre de l’histoire des États-Unis, des décennies après l’abolition de  l’esclavage (1863) les lois Jim Crow divisent le pays.

balwin_smokingDans le Sud des États-Unis des années 1920-30,  la loi Jim Crow favorise un apartheid, entre les blancs et les noirs qui sont « séparés mais égaux ». Dans le Nord la ségrégation est en apparence moins forte, mais elle existe, notamment, avec la création de ghetto pour les noirs comme Harlem à New-York (le Nord de Manhattan). Les habitants y trouvent un refuge de sécurité car ils sont entre eux. Mais se développe alors ce que  Robert Beck alias Iceberg Slim, célèbre proxénète de Chicago entre les années 1940 et 1950, appelle la « ligne imaginaire » dans son autobiographie PimpMémoires d’un maquereau. Alain Foix qui a quitté sa Guadeloupe natale à l’âge de 8 ans pour vivre en banlieue établit un parallèle entre « la terreur civique » et « la théorie de l’enfermement » qui frappe certains jeunes de banlieue qui n’osent pas franchir le périphérique et par exemple venir au théâtre de l’Odéon alors que physiquement rien ne les empêche de le faire.

James Baldwin a une enfance très compliquée, il se voit lui-même comme un « bâtard », élevé par un père qui n’est pas son père biologique. Sa mère a toute une ribambelle d’enfants (9) dont il s’occupe car il est l’aîné. Ce jeune surdoué suit les traces de son père et devient prédicateur à son tour entre 14 et 17 ans. Cette passion pour la connaissance l’amène vers la littérature. Il fait quelques lectures marquantes sur l’esclavage avec La Case de l’oncle Tom (Uncle Tom’s cabin) de Elizabeth Harriet Beecher Stowe ou encore Black Boy de Richard Wright qui est l’un des premiers roman écrit par un noir sur les conditions de vie des afro-américains (1945).

Fort de ces lectures et de son expérience de prédicateurs qui lui confère une bonne connaissance de la religion chrétienne, il perce le mystère du Dieu blanc dont on se sert pour asservir les noirs. Ainsi récuse-t-il la foi chrétienne car il la juge aliénante pour les noirs. Il ne se sent pas à sa place dans une société américaine dans laquelle « il n’y a pas de problème noir mais un problème blanc », selon la formule de Richard Wright. James Baldwin sent qu’il n’a pas de passeport pour le monde blanc. Il souffre également du rapport à la femme blanche qui enferme l’homme noir dans sa sexualité et qui le voit comme un « phallus ambulant ». Iceberg Slim fera le même constat sur l’obsession de l’homme blanc pour la femme noire et fera de son activité de proxénète un moyen d’approcher cette « ligne imaginaire » en s’enrichissant grâce « aux vices » de l’homme blanc.

Une fois extirpé de ce rapport au corps noir, James Baldwin découvre son homosexualité, qu’il a du mal à accepter. Il vit mal le double handicap d’homme noir et d’homosexuel qui fait de lui un homme rejeté par les blancs et les noirs à la fois. De cette expérience naît le poème Désir et culpabilité.

En 1948 il quitte les États-Unis pour Paris. Il y vit pleinement sa sexualité entre les gigolos, les bars, les marins, le jazz… Au sujet de son exile à Paris, James Baldwin aura des phrases terribles : «  Même si je trouve la mort en France, ça ne peut pas être pire que les choses qui vont m’arriver dans mon pays » ou encore : «  Ici le nègre meurt de faim, mais il est libre ».

C’est à Paris qu’il aguerri sa plume et qu’il invente une forme de littérature « contemporaine et engagée ». Il est à la fois le sujet et l’objet de ses romans, il ne s’épargne pas lui-même. Son travail d’écriture commence par le questionnement de ce qu’il est. Sa vision de lui-même le pousse ensuite à décrypter la société dans laquelle il vit. Il écrit en 1953 un premier roman autobiographique appelé La Conversion (Go Tell it on the Mountain). Deux ans plus tard il publie son premier essai Chronique d’un pays natal (Notes of a Native Son). En 1956, il publie un classique de la littérature gay mettant en scène un couple homosexuel blanc : La chambre de Giovanni (Giovanni’s room). Il devient célèbre et jouit d’une renommée internationale.

En 1957, il se souvient de la phrase de sa mère : « On peut sortir un enfant de son pays, mais on ne peut pas sortir le pays de l’enfant » et retourne dans son pays natal en pleine lutte pour les droits civiques des noirs. Intronisé par Martin Luther King,  il marche à ses cotés pour plus d’égalité.  Après la mort de MLK, il est traumatisé et n’arrive plus à écrire. Il se rapproche par la suite des Blacks Panthers, de Malcolm X, des Black Muslims. Mais il ne partage pas leur vision séparatiste de la société américaine.

Déçu, il retourne à Paris dans les années 60 et publie son troisième essai La Prochaine fois, le feu (The Fire Next Time) inspiré de la célèbre phrase de Malcolm X. Dans cet essai James Baldwin explique que la séparation des noirs et des blancs aux USA est impossible et qu’il y aura soit une destruction totale du pays ou une vraie entente interraciale. Il en appelle à l’intelligence des noirs et des blancs pour vivre ensemble de manière pacifique.

James Baldwin a reçu de nombreux prix littéraires et s’est éteint à Saint-Paul-de-Vence en 1987.  Icone gay, figure importante de la lutte contre les discriminations raciales et/ou sexuelles, porte parole de la lutte pour les droit civiques, c’est un auteur qui a inspiré beaucoup de ses contemporains (Miles Davis, Jean Genet, Joséphine Baker…) et beaucoup de nos contemporains (Alain Mabanckou, Dany Laferrière, Alain Foix…)

James Baldwin est un écrivain, poète, essayiste, dramaturge et même chanteur à (re)découvrir.

Balla Fofana

Programmation du Théâtre de l’Odéon : ici

L’émission sera retransmise le dimanche 24 février à 14 heures, dans Cosmopolitaine sur France Inter.

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