De Rachid Djaïdani, on connaissait le suivi de l’écriture de l’un de ses romans (Sur ma ligne), la grossesse de sa femme sur fond d’identité nationale (La ligne brune), ses voyages au Texas et en Russie présentés sur France 4 (Rachid au Texas, Rachid en Russie) mais aussi son web-documentaire autour du Ramadan produit par Arte (Une heure avant la datte). Qu’on se le dise : son premier long-métrage de fiction (Rengaine) est en passe de détrôner le reste de sa filmographie.

« Quand on éclot dans le fumier, on sait qu’à un moment ça sentira bon. Il ne faut rien lâcher », explique Rachid Djaïdani sur les neufs ans de galère – voire de « guerre » – qui ont permis d’aboutir à Rengaine.

Avec ses alliés et ses « aliens » assez fous pour l’accompagner sur ce projet (comédiens, techniciens et soutiens), Rachid Djaïdani se positionne dans la lignée de ses « grands frères » autodidactes déjà sélectionnés à Cannes tels qu’Hakim Zouhani et Carine May (Rue des Cités, 2011) ou Djinn Carrénard (Donoma, 2010).

L’idée est venue durant la tournée théâtrale que faisait Rachid Djaïdani avec Peter Brook. Conte urbain qui tape (« là où ça fait mal : les traditions, la religion, le métissage »), Rengaine est aussi un hommage à l’amour, à la France et à Paris. Tourné sans lumières ni scénario caméra au poing, de déambulations nocturnes en retrouvailles diurnes, Rengaine est une histoire d’amour basée sur les clichés qui divisent les français.

Sabrina (Sabrina Hamida), jeune française musulmane, aime Dorcy (Stéphane Soo Mongo), jeune français chrétien. Leur parfait amour pourrait déboucher sur un beau mariage si l’aîné des quarante frères de Sabrina (interprété par le brillant Slimane Dazi) ne s’y opposait pas. Car Sabrina est aussi d’origine maghrébine et dans sa famille, épouser un « renoi », ça ne se fait pas.

Pour que l’influence familiale devienne un poids, il fallait bien quarante frères à Sabrina : « Son personnage est tellement puissant que si elle n’en avait eu qu’un, elle l’aurait démonté très vite !». La métaphore des 40 qui nous renvoie « aux voleurs d’Ali baba, aux 40 jours de deuil, aux 40 jours de jeûne… » est un motif important de ce long-métrage. Grâce aux multiples personnages croisés dans une salle de boxe (référence au passé du réalisateur?), une voiture de taxi, en bas d’une cité, sur un terrain de basket ou dans un salon de coiffure, c’est toute une panoplie des ruelles de Paris qui se dévoile à nous.

Dans la lignée des films tournés à l’épaule par les cinéastes de la Nouvelle Vague, du cinéma de Ken Loach ou celui de Cassavettes, Rachid Djaïdani aborde à fleur de peau les enjeux de notre société. À Dorcy qui ne trouve pas de rôle parce qu’il est noir répond la présence à l’écran de Steve Tientcheu rencontrant les mêmes problèmes dans le documentaire La mort de Danton d’Alice Diop (2011). Au rejet par la jeunesse des médias qui les stigmatisent est présenté Raphäl Yem, journaliste emblématique de Canal Street, interprétant un sondeur peu en phase avec ses questions. Hommage à toute une génération d’artistes et de comédiens montants (Hocine Ben, Yaze, Mourad Boudaoud, Rabah Naït Oufella), Rachid Djaïdani montre qu’avec peu de moyens mais beaucoup de gens bien il est possible de faire un film sélectionnable à Cannes.

Fait avec les tripes, Rengaine est un film coup de poing au cadrage agité, désaxé, souvent mal éclairé, qui s’attarde sur le sourire de Sabrina, les cernes de Slimane, le regard de Dorcy. Il est le reflet d’une société qui boude son bonheur par peur d’enfreindre les traditions. Arabes, Noirs, Blancs, juifs, catholiques, musulmans interrogent les piliers de notre République. Nos barrières culturelles nous permettent-elles une réelle fraternité ? Nos comportements individuels sont-ils en accord avec l’égalité prônée autour de nous ? Nos différents tabous nous empêchent-ils d’atteindre la liberté ?

Dans son générique bleu, blanc, rouge mélangeant pixels et tableaux d’affichage de campagne électorale, Rachid Djaïdani remercie la Quinzaine « d’avoir dégainé la première ». Les futurs spectateurs, pour sûr, remercieront plutôt sa Rengaine.

Claire Diao

Rengaine de Rachid Djaïdani – 2012 – 1h15 – En compétition à la Quinzaine des réalisateurs

Projection le 3 juin 2012 à 19h au Forum des Images, Paris 1er.

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