Il y a de la sueur, il y a de la labeur. Il y a de la souffrance, il y a des larmes, parfois il y a de la tension, souvent il y a du noir, il n’y a plus d’espoir. Il y a un pas en avant, il y a mille pas en arrière. Il y a du mépris, il y a de la haine. Il y a si peu d’amour. Dix ans, ça parait si long. Ça parait impossible. Dix ans, c’est dix vies, c’est mille vies. Rachid, en dix ans, a fait un conte.

Rachid, en dix ans, a polit son bijou. A la force de ses mains, l’ouvrier a frappé sa pierre précieuse. Il a taillé les bords, jusqu’à la perfection. Dix ans, il a pris le temps d’en faire un objet brillant. Dix ans, dans une vie, pas seul contre tous. Seulement seul contre les autres. Ceux qui l’ont regardé d’un air sec, et dans les yeux lui ont dit : « Dégage ». Dix ans, à les voir se faufiler entre les mailles. A les voir lui échapper, leurs tronches baissées. A les voir ne pas y croire. Dix ans, et toujours en gardant sa foi.

Un mercredi de novembre. Comme un autre. Le 14 novembre 2012. Une date non datée. Une date dans le flot des jours. Et pourtant, aux yeux de Rachid, ce mercredi est celui d’une vie. Celui où le bébé, déjà mûrit, se lève et court. Parce que ce conte ne marche pas à-tâtons, il court sans s’arrêter. De nulle part à chaque écran de cinéma, aujourd’hui. Du Festival de Cannes au Festival de Deauville. Sans reprendre son souffle.

Parce qu’il y a ces visages-là, montrés. Chaque grain de peau caramélisé. Toute cette fierté. Parce qu’on soupçonne notre faim de vif se laisser régaler. Quelle nouveauté. Parce que rien n’est commun. Parce qu’il y a cette caméra aussi vagabonde que Rachid. Parce que ce conte est urbain, ni d’hier, ni d’aujourd’hui, ni de demain. Parce qu’il n’a pas de temps. Il pourrait durer un jour, comme dix ans. Parce qu’en le regardant, on voit le nouveau cinéma, loin du noir et blanc. Et si l’écran était une toile, ce conte serait un dessin d’enfant.

Ode à ces couleurs pastels, à cette lumière naturelle, à cette rue bétonnée, arpentée sans arrêt. Ode à ce cinéma qui prend ses aises, bientôt il prendra l’espace. Ode à ce conte qui dit tellement. Ode à ces gueules, piochées ici ou là. Ode à cette caméra qui capte tout. Ode à cette rengaine qui ne s’arrêtera pas comme ça.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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