On l’attendait, ce texte engagé sur l’Afrique, on en entendait parler en permanence. Alors quand je l’ai trouvé dans la bibliothèque du BB, j’ai sauté dessus. Depuis sa parution en novembre 2018, il semblait m’attendre. J’ai dévoré Restituer le patrimoine africain en une journée, coupé du monde réel et du monde numérique. Quel livre ! Près de 164 pages lues à toute vitesse, sans ressentir une longueur, avec seulement l’envie d’aller au bout. Ce fut un régal absolu, ce dont j’avais besoin et envie à ce moment-là. Ce texte est une combinaison de délicieuses thématiques : la longue durée des pertes culturelles, restituer, restitutions et collections, accompagner les retours des œuvres en Afrique.

Parler de restitution, c’est rouvrir les plaies de la machine coloniale

Tout d’abord, le contexte est original puisque nous sommes plongés en plein cœur du 19e siècle, pendant la période de la colonisation du continent par les puissances européennes. Comme la Grande Bretagne, le Portugal ou l’Espagne, la France s’était lancée dans une course à la conquête de territoires riches en bois précieux, en biens de consommation exotiques, en minerais ou en pierres précieuses. Les Occidentaux se sont payés en prélevant des objets de la vie quotidienne ou des objets de culte qui étaient autant de trésors culturels ou cultuels. À cette période, celui que je nomme le maître de la langue française, Victor Hugo, dénonçait après la Seconde guerre de l’opium (1856-1860) ce que la prétendue « civilisation » infligeait à la supposée « barbarie » : « J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée ».

En voyage au Burkina Faso, en 2017, Emmanuel Macron allait affirmer sa volonté de « réunir dans les cinq ans les conditions propices à des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain ». Il demandait à l’économiste et essayiste sénégalais Felwine Sarr et à l’historienne française Bénédice Savoy un rapport dont les conclusions ont suscité un vif espoir. Restituer le patrimoine africain est le fruit de ce travail, un rapport remis le 23 novembre 2018 au président de la République. La veille, plusieurs médias en ont fait leur une. Libération parle de « l’heure du retour », Le Point parle d’un texte « explosif », alors que le journal Le Monde de l’Afrique évoque le « défi historique » de la restitution.

Alors parler de restituer le patrimoine africain, c’est rouvrir les plaies de la machine coloniale et le « dossier de la mémoire doublement effacée des Européens et des Africains d’aujourd’hui, les uns ignorant pour la plupart comment se sont constitués leurs prestigieux musées, les autres peinant à retrouver le fil d’une mémoire interrompue. »

Paris a longtemps fait la sourde oreille

Felwine Sarr et Bénédicte Savoy insistent sur la nécessité d’une « restitution pérenne des œuvres » des 88 000 objets provenant de l’Afrique subsaharienne présentes dans les collections publiques françaises. Un patrimoine culturel dont les pays africains n’ont eu de cesse de réclamer le retour depuis leur indépendance, quand Paris faisait la sourde oreille arguant de l’inaliénabilité du patrimoine national. Alors que restituer le patrimoine africain aux Africains, c’est simplement remettre les choses à leur juste place. Pour les deux universitaires, parler ouvertement des restitutions, « c’est parler de justice, de rééquilibrage, de reconnaissance, de restauration et de réparation, mais surtout : c’est ouvrir la voie vers l’établissement de nouveaux rapports culturels reposant sur une éthique relationnelle repensée ».

En 164 pages, les auteurs font basculer tous les clichés et renversent tout ce que l’on croit savoir de cette époque. Ils racontent les différentes spoliations à travers l’histoire mondiale, évaluent la part de la France. C’est l’exemple du musée du quai Branly. Entre son annonce et son ouverture le 20 juin 2006, « c’est près d’un millier de pièces qui viennent enrichir l’institution parisienne, parfois à l’occasion d’achats en bloc. Le plus spectaculaire de ces achats est sans conteste celui de la ‘collection nigériane Barbier-Mueller’ : 276 pièces acquises par l’État français pour 48 millions de francs en 1997. Dans la course aux belles pièces, le caractère licite ou illicite des provenances n’est pas primordial. En témoigne l’affaire bien connue des statuettes Nok actuellement exposées au pavillon des Sessions du musée du Louvre », du nom de ces statuettes parmi les plus anciennes en terre cuite de l’Afrique subsaharienne, exportées et achetées par le Louvre en opposition au droit international.

Dans la même logique aussi, « de nombreux objets prêtés par des musées africains aux musées français entre les années 1930 et les années 1960 ne seront jamais rendus à leurs institutions d’origine après leurs indépendances, comme en témoigne le cas de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) à Dakar, qui attendait toujours, début 2018, le retour des pièces prêtées en 1937, 1957 et 1967 ».

Des premiers pas depuis 2018

Loin d’être une fiction ou un simple travail historique, il s’agit d’un guide de bonne conduite pour aboutir à la restitution des œuvres à leur propriétaire légitime. Felwine Sarr et Bénédicte Savoy définissent trois étapes. La première étape, qui devait s’étendre de novembre 2018 à novembre 2019, permettra de remettre aux États africains concernés « des inventaires d’œuvres issues de leur territoire (selon les frontières actuelles) et conservées actuellement dans les collections publiques françaises ».

Une deuxième étape, du printemps 2019 à novembre 2022, est censée « conduire à la mise en ligne en libre accès, ou à la restitution bien ordonnée, d’ici cinq ans, du matériel iconographique, cinématographique et sonore, concernant les sociétés africaines ».

Quant au troisième pan de la démarche, qui doit débuter en novembre 2022, « il s’agit de rendre les œuvres elles-mêmes et accompagner leur retour. Dans ce cas, les États africains doivent être assurés que leurs éventuelles demandes de restitution pourront encore être accueillies au-delà de cinq ans, (…) lorsque, par exemple, la situation politique ou le paysage muséal leur permettra d’envisager sereinement le retour, la réinstallation et/ou la circulation des pièces récupérées ».

Mais attention, cela ne veut pas dire que le travail sera fini en 2022 ou 2023. Le processus de restitution ne doit pas être limité dans le temps. « Il faut éviter de donner l’impression que la fenêtre historique qui s’est ouverte lors du discours de Ouagadougou risque de se refermer très vite ».

Si l’attente est longue, c’est que le sujet de la restitution est absolument complexe. Mais depuis la sortie de ce rapport, quelques pas ont été faits. Des pays comme le Bénin ou le Sénégal ont accédé à quelques objets de leurs patrimoines culturels. Le Bénin a obtenu 26 œuvres réclamées. Il s’agit des trois statues des rois d’Abomey, de trônes et portes ornées, œuvres de bois polychromes et de la statue du dieu Gou. Le 17 novembre 2019, lors de son voyage au Sénégal, Édouard Philippe a remis à Macky Sall, président du Sénégal, la prestigieuse épée du fondateur de l’Empire toucouleur, El Hadji Omar Tall, qui combattit le colonisateur pendant la conquête coloniale. En attendant le vote d’une loi en France, ce n’est pour l’instant qu’un dépôt pour cinq ans. Mais c’est, déjà, un premier pas dans le sens de l’Histoire.

Kab NIANG

Crédit photo : John RAMSPOTT (Flickr)

  • Restituer le patrimoine africain, Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, novembre 2018, fruit du rapport commandé par Emmanuel Macron, une coédition Philippe Rey et Editions du Seuil (17€).

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