Mohamed Hamidi est revenu dans son ancien collège, à Bondy, dans le cadre d’une manifestation intitulée « un artiste à l’école ». Pendant deux heures il a raconté son parcours et son métier à des élèves réunis sous ce même préau, où enfant, Mohamed jouait aux billes.

Pour un saumon, le retour aux sources, c’est 1000 kilomètres en nage libre, contre les ours et à contre courant, tout au long de la rivière qui l’a vu naître. Pour Mohamed Hamidi, c’est dix minutes à pied dans les rues de Bondy. Le cofondateur du Bondy Blog habite en effet à quelques centaines de mètres du collège Henri Sellier qu’il fréquentait quand il était un petit enfant de la cité Blanqui. Contrairement à tous les Bondynois qui ont fait leur temps, Mohamed n’a pas déménagé à Gagny ou à Villemomble, là ou vont les gens riches quand ils gagnent 1.850 euros par mois. Mohamed n’a pas quitté Bondy quand il était professeur agrégé, il ne l’a pas quitté non plus quand il est devenu réalisateur.

S’il retourne aujourd’hui sans cartable dans le collège où il a appris ses premiers mots d’anglais, c’est pour une rencontre avec les grands des classes de 3e. Le sujet ? Gestion spéculative et fonds d’investissement après les accords de Bale III. Humour : c’est pour le réalisateur de Né quelque part, bien plus que pour le spécialiste en économie que tant d’élèves ont fait le déplacement sous le préau pour écouter parler l’enfant du pays.

Né quelque part, une œuvre qui ne coûte que 16 euros 39 à la FNAC, l’un des deux seuls films que j’ai acheté avec Le bon, La Brute et le Truand, et encore c’était à l’époque de la VHS. Le film de Mohamed Hamidi, son tout premier, a été noté 4,5 étoiles sur 5 en moyenne par les critiques ciné de 20 minutes, Métro, Le Point, Ouest France, Paris Match, Première et TéléCinéObs. Un bon film et un beau sujet à étudier pour des classes dans lesquelles, qui sait, se cachent peut-être le réalisateur d’un Star Wars ou deux.

L’ancien prof commence son intervention sans fausse modestie en rappelant à tous son noble lignage « Je suis né à Bondy » raconte-t-il. Vient ensuite un passage sur sa scolarité, ici tout d’abord, au collège Henri Sellier, à la place qui est aujourd’hui celle des élèves qui l’écoutent. L’établissement « n’a pas beaucoup changé » affirme Mohamed. Quand une élève lui demande si Henri Sellier avait bonne réputation à l’époque où il y était, sa réponse ignore les pincettes: « Non. J’ai toujours été dans des endroits qui, comment dire, n’avait pas bonne presse. Que ce soit la cité Blanqui, le collège, le lycée où même la fac plus tard on disait toujours qu’il y avait mieux pas très loin ». A ce moment de sa vie, c’était le collège Pierre Curie, niché au cœur des quartiers pavillonnaires de Bondy sud, qui faisait office d’établissement model dans la ville.

Mais même si Mohamed Hamidi n’a pas eu la chance d’avoir Monsieur Burel en cours d’histoire, le collégien qu’il était adorait lire, il était plutôt bon élève, et ses grandes sœurs alimentaient ses bons penchants pour les études en l’emmenant à la bibliothèque. Qui plus est, si la cité Blanqui était pour lui un terrain de jeu des plus joyeux, il a découvert très tôt Paris et ses mystères – la musique surtout – en sortant avec une bande de copains très soudés. « La musique et la lecture, m’ont le plus aidé pour la suite » confie-t-il.

Mohamed a toujours fait beaucoup de choses et avec assez d’énergie et de volonté pour les faire en même temps. Professeur, musicien, un peu journaliste un temps, il s’est même lancé dans l’écriture d’un manuscrit il y a sept ans. Il n’a pas été publié, mais quand Mohamed en a eu l’occasion, il en a fait son premier film. Certains élèves se montrent impressionnés en apprenant que Mohamed a mis en scène le dernier spectacle de Jamel Debbouze et qu’il est un des artisans du Marrakech du rire. Une entrée dans le monde du spectacle récente mais réussie, qui lui a permis d’écrire et de réaliser – puisque rien ne lui fait peur – Né quelque part, imaginé quelques années auparavant sur du papier brouillon.

Mohamed Hamidi termine ici le récit de son parcours. Les élèves de 3e2 et 3e3 réunis dans le cadre d’un programme intitulé «Un artiste à l’école » ont tous vu son film. Ils lancent immédiatement leurs doigts vers le ciel pour poser leurs questions. Beaucoup d’entre elles tournent autour de l’argent. Petite incompréhension générationnelle, à l’époque où Mohamed avait leur âge, l’ultime réussite pécuniaire c’était de gagner 10.000 francs par mois. Au bout de la dixième question portant sur le fric, Mohamed recadre un peu ces jeunes spectateurs : « Honnêtement il faut pas faire ce métier pour l’argent, vous ne serez pas bon. Si c’est votre but gagner des sous, allez travailler dans les banques où la finance, ces domaines payent beaucoup mieux. Pour ma part, je suis très fier que mon film n’est pas perdu d’argent. En 2013, seuls 20 % des productions ont été rentables et Né quelque part en faisait partie ».

La sélection des acteurs est peut être la chose qui a le plus passionné les élèves. Mohamed leur explique alors les tenants et les aboutissants d’un casting. Ils ont bien compris la leçon : quand le réalisateur leur parle du prochain film qu’il va tourner sur un paysan et sa vache, énormément d’enfants se sont proposés pour le rôle principal, ce qui fit rire tout le préau. Moi même, j’ai saisi ma chance en tant qu’auteur quand une élève demanda timidement à Mohamed s’il avait trouvé un titre : « pour l’instant je ne sais pas trop. J’ai pensé à La vache tout simplement ». Un film sur une vache ? Un film comique ? Encore une fois mon talent était à la hauteur de l’événement: « La vache qui rit ! » proposais-je au réalisateur, fier comme un pape, à l’instant où un corbeau volant bien bas dans la cour, croassait bien trop fort pour ne pas être une moquerie.

Bref, deux heures ont passé, et la rencontre entre Mohamed et les élèves s’achèvent. Les 3e2 et les 3e3 du collège Henri Sellier peuvent désormais rêver pleinement de cinéma s’ils en ont envie. Mohamed a prouvé que c’était possible :« Mais avec du travail. Dans ce metier, je ne connais pas de fainéant ». Si un ancien de leur école a pu monter sur les marches à Cannes, ces élèves ont la vie devant eux pour faire autant si ce n’est mieux. Mohamed a peut-être aussi donné des idées aux profs qui ont assisté à son intervention, après tout, il y a encore 5 ans, il était un des leurs, et ne dit-on pas que derrière chaque prof de français sommeille un peu d’un auteur ou d’un cinéaste ? Quant à ses deux journalistes locaux… Et bien mon confrère du Reflet, la feuille de choux municipale, sans doute très heureux de son sort, doit quand même se dire, tout comme moi, que Mohamed Hamidi c’est une belle histoire et un bien bel exemple à suivre.

Idir Hocini

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