« Je voulais être connu et je savais que je chantais un peu. C’était une bonne opportunité », raconte Chris Keller lorsqu’il évoque son casting pour intégrer le groupe G-Squad. Si l’homme est un habitué des auditions réussies, ce n’est pas le cas d’Alain Rouget qui essuie de nombreux échecs. Afin de payer ses factures, le pianiste trouve un travail le samedi sur le plateau de Jacques Martin. « Le jour même où je suis allé chercher mon boulot, une personne qui avait lu mon CV me demande si je sais chanter, m’emmène en studio puis me dit qu’on va faire un album. » A la fin des années 90, nombreuses sont les maisons de disques qui cherchent à monter un « boys-band », une formation composée de plusieurs jeunes hommes, souvent très beaux, pas toujours bons chanteurs. Le but est simple : faire rêver les jeunes filles.
De ces séances d’enregistrement naît un tube : Emmène moi. « Il y a des trucs que tu ne maîtrises pas, des trucs comme ça qui plaisent aux gens », explique celui que l’on appelle depuis Allan Théo ou « le boys band à lui tout seul ». « Le show-business, c’est des paillettes. Du coup, sur nos premiers plateaux, on emmenait avec nous des cars remplis de jeunes de la MJC qui portaient nos pancartes dans le public », avoue Frank Delay. Celui-ci forme les 2be3 avec ses deux amis Filip et Adel. Très vite, le succès est tel qu’ils n’ont plus besoin d’appeler leurs amis pour jouer les fans ou les radios pour diffuser Partir un jour, leur premier single sorti fin 1996. « Quand NRJ est devenue notre partenaire, c’était le jackpot », confirme-t-il.
Les journées s’allongent aussi rapidement que le phénomène prend de l’ampleur. Les albums et les singles se vendent par milliers, car les boys band sont partout. « C’est simple, je pensais qu’être artiste, c’était faire de la promo », hallucine Frank. Les amis de Longjumeau (94) enchaînent les séances photos personnalisées pour Star Club ou Ok Podium et les plateaux télés chez Jean-Pierre Foucault, Charly et Lulu ou bien Patrick Sevran. Au bout de quelques mois, leur maison de disques EMI est dépassée. En effet, celle-ci passe plus de 80 % de son temps à s’occuper des trois stars qui se voient obligées de monter leur propre structure. 2Be3 devient une marque que les entreprises s’arrachent. « Ils nous filaient la thune, on leur donnait notre nom, on contrôlait le produit et voilà. » Ainsi naissent le frisbee 2Be Free’B, le parfum en forme de canette ou encore la poupée à leur effigie. Le groupe accepte les propositions les plus folles si ce n’est celle du « slip 2be3 ».
L’image des boys band est le principal atout pour vendre. « Avec les G-Squad, on vendait plus de cassettes que d’albums. Quand t’es fan, le visuel est hyper important. On tournait à Miami, on s’éclatait. C’était un peu comme les anges aujourd’hui », analyse l’interprète de Raide dingue de toi. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas la production du groupe qui jouait la styliste hystérique. Les hommes ont compris les règles et en jouent. « On n’était pas cons. On a pris conscience de notre physique vers 15 ans grâce au sport. Le mettre en avant faisait plus d’effet alors on s’habillait moulant pour qu’on voit nos pectoraux », explique Frank qui prenait des matinées pour faire du shopping à Londres avec Filip et Adel.
Allan Théo, qui est issu d’un milieu modeste, profite de ce moment de gloire pour se faire offrir des costumes Hugo Boss sur mesure. « Tout ce je voulais avoir quand j’étais gamin, je l’ai eu » résume le chanteur. Les gendres idéaux se donnent du mal pour se faire apprécier. « Au début tu mets le cœur, tu cherches un maximum d’amour et au final tu te rends compte que des gens ne t’aiment pas », explique Allan Théo. L’homme regrette notamment son premier tournage pour la télévision : « Je les ai emmenés partout : en studio avec mes choristes, en séance d’écriture, etc. Finalement, ils m’ont fracassé en laissant que les choses superficielles et en me traitant de produit préfabriqué ». Parce que la vie de star n’a pas que des bons côtés, les nouvelles idoles doivent s’habituer. Souvent, ils dissimulent leur vie privée afin de respecter l’aspect marketing de leur carrière. « On ne nous obligeait pas à cacher nos copines. Mais, quand tu développes un truc basé sur les midinettes de 8 à 17 ans, c’est du bon sens, tu te dis que c’est normal. » Normal, car les maisons de disque ont signé un contrat commercial qui a pour cible essentielle des jeunes filles s’imaginant dans les bras de beaux gosses célibataires.
« Ils pensaient qu’aux chiffres. Sur le deuxième album, on a vendu près de 500 000 disques et ils étaient déçus », déplore Frank qui constate un essoufflement du phénomène en 1998. En réalité, depuis le troisième single de leur premier album, les radios ne les jouent plus. « Les dirigeants sont là pour faire du pognon, pas pour faire du bien aux gens », ajoute Chris. C’est un échange de bons procédés, les hommes peuvent continuer à s’éclater dans une vie de luxe tant qu’ils visent la bonne cible et qu’ils l’atteignent. Frank, réaliste, admet que leur maison de disque et les radios tenaient les ficelles étant donné que la première mettait de l’argent sur eux et que la seconde les diffusait. « Mais, ça ne se passerait pas comme ça aujourd’hui grâce aux réseaux sociaux que l’artiste peut contrôler. En 2016, tu fais les 2be3, c’est la guerre ! » rêve Chris.
« Quand tu travailles comme un fou sur ton deuxième album, alors que le premier a été fait à l’arrache et qu’on te dit non, car ça correspond pas à Allan Théo, t’as un choc », explique le chanteur qui a tenté de décoller cette étiquette « boys band » qui lui collait au torse, « je ne dansais pas, j’étais tout seul, je n’ouvrais pas ma chemise mais on ne me prenait pas au sérieux ». En refusant de suivre la voie que lui indiquait EMI, il a mis un terme à sa première carrière. Pour Chris, c’est l’échec du dernier album des G-Squad, dû à un désintérêt de son label mais aussi du public redécouvrant les comédies musicale, qui a poussé le groupe vers la sortie. Un groupe qui avait perdu deux de ses cinq membres durant l’aventure. Signé en tant qu’artiste solo, le leader vocal du groupe tente directement de revenir. « J’avais 24 ans et on me proposait que des “c’est la première fois pour moi”. On m’écrivait la même chose que ce que j’avais fait avec les G-Squad, c’était pas possible. »
Alors, les hommes redeviennent des « monsieur tout le monde ». Frank, qui a sa statue au musée Grévin, devient coach sportif puis comédien. En 2006 il refuse la proposition de Sony de reformer le trio. Chris devient masseur, Allan banquier mais les deux n’abandonnent pas la musique. « Tu tournes une page et t’en écris une autre » résument-ils. « Je voulais faire des festivals de rock et on me disait que ce n’était pas la peine. Maintenant je reprends le nom Allan Théo », explique le chanteur qui avait littéralement changé de style. Aujourd’hui, avec Chris et Frank, ils assument pleinement leur passé et forment un nouveau groupe : Génération Boys Band. Un medley est sorti, un album et une tournée sont en préparation pour le plus grand bonheur des nostalgiques. Ces jeunes filles devenues jeunes mamans qui gardent des souvenirs impérissables de cette belle époque. « Nous avions envie de remonter sur scène, car nous aimons partager avec le public. C’était une bonne époque alors pourquoi ne pas la retrouver ? ».
Oumar Diawara

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