Le Bondy Blog : Si tu devais te présenter…

Rim’k : Je suis Karim, artiste de Vitry-Sur-Seine, actif depuis une vingtaine d’années au sein du collectif 113 puis de la Mafia K’1 Fry. Par la suite, j’ai commencé une carrière solo avec des projets divers et variés qui font qu’aujourd’hui j’ai vingt ans de carrière derrière moi !

Le Bondy Blog  : Tu reviens un an seulement après ton dernier projet « Fantôme ». Quel bilan fais-tu de cet album ?

Rim’k : J’en suis content ! L’accueil du public était magnifique, j’ai eu de superbes retours sur l’album, les résultats commerciaux ont montré que les gens ont vraiment apprécié. On a décroché un disque d’or et des singles de platine et on a fait une belle tournée avec un passage à l’Olympia.

Beaucoup de codes du rap ont changé depuis quelques années ce qui m’ouvre un nouvel horizon. Cela rafraichit ma créativité

Le Bondy Blog : Pourquoi être revenu si vite avec un nouvel album ?

Rim’k : Je suis dans un processus de créativité. Beaucoup de codes du rap ont changé et évolué depuis quelques années ce qui m’ouvre un nouvel horizon. Cela rafraichit ma créativité et me pousse à produire plus et créer plus. C’est pour cette raison que j’arrive à sortir un disque par an depuis maintenant trois ans.

Le Bondy Blog : Le titre « Air Max » a été un véritable tube cet été. Pourrais-tu nous expliquer la genèse de ce morceau ? Tu t’attendais à un tel succès ? 

Rim’k : On voulait faire l’hymne de ceux qui ne partent pas en vacances ! On savait que beaucoup allaient faire des morceaux sous les palmiers avec des rythmes de reggaeton ou afro. Nous avons fait le contraire. La preuve est que beaucoup ne partent pas vu qu’on s’est retrouvé directement numéro 1 ! Je suis très content vu qu’en plus le format du morceau n’est pas évident : c’est vraiment du rap street ! C’est le public qui a choisi et j’en suis très heureux. Personnellement, je ne pensais pas qu’il allait faire un si gros succès même si on savait qu’on avait un missile dans les mains quand on l’a finalisé au studio. On s’est regardé avec Ninho et on s’est dit « bon on a quand même un gros truc là ! » (Rires).

J’ai une certaine expérience indéniable et ces jeunes rappeurs-là ont du talent. Le mélange des deux peut créer de grandes choses ! Il n’y a même pas de rivalité, on est plus dans du partage

Le Bondy Blog : Sur cet album « Mutant », on retrouve Ninho, Vald, Yl entre autres. Tu avais auparavant collaboré avec Nekfeu ou encore S-pri Noir. Quel regard portes-tu sur cette nouvelle génération de rappeurs ? Qu’est ce qui te plaît dans ta collaboration avec eux ?

Rim’k : Il y a plein de jeunes talents avec lesquels je n’avais jamais collaboré et avec qui je peux faire de belles choses au studio. Si aujourd’hui je continue à faire du rap après vingt ans et j’ai l’impression de ne jamais forcer et d’être à l’aise, c’est parce que je fais des choses que je n’avais jamais faites avant. Forcément, faire des morceaux avec Nekfeu ou SCH c’était inédit pour moi, ce sont des rappeurs « modernes ». Il n’y a même pas de rivalité, on est plus dans du partage. J’ai une certaine expérience indéniable et ces mecs-là ont du talent et le mélange des deux peut créer de grandes choses et des titres uniques !

Crédt photo : © David Delaplace

Ce qui nous unissait tous c’était la rue et à partir du moment où on a cessé de traîner ensemble, il était plus difficile de faire des disques

Le Bondy Blog : Dans le morceau « Fratello », teinté de mélancolie, tu dis ne plus avoir de « frères » et te sentir de plus en plus seul, ce qui est paradoxal lorsqu’on sait que tu as débuté au sein d’un immense collectif comme la Mafia K’1 Fry. Est-ce un regret pour toi que vous ne soyez pas restés tous unis dans le succès ?

Rim’k : Bien évidemment ! A la base, pour nous, la musique n’était qu’un rêve de gosses ! On était tous ensemble, une simple équipe d’adolescents des quartiers. On n’aurait jamais cru que la musique nous aurait amenés jusqu’ici. Après, à un moment donné, il y a ce que j’appelle « des faits de vie » avec des amitiés qi se font et se défont. Il y a aussi des priorités familiales qui entrent en compte qui fait que chacun se recadre sur ses propres familles. Ce qui nous unissait tous c’était la rue et à partir du moment où on a cessé de traîner et de se retrouver dans des endroits pour partager des expériences de vie ensemble, il était plus difficile de faire des disques ensemble. Ce n’est pas vraiment un regret mais plus une nouvelle ère. Au départ, on n’aurait jamais imaginé créer tout ça : nourrir des familles, sortir du ghetto… au bout de deux ans de carrière on avait déjà gagné (rires) !

Il m’est arrivé pleins de choses dans la vie que j’ai envie de partager en musique

Le Bondy Blog : Quels rapports entretiens-tu aujourd’hui avec les autres membres de 113 et de la Mafia K’1 Fry ?

Rim’k : On est plus ou moins proche et plus ou moins éloigné comme dans toute équipe ou dans toute famille. Il y a des gens de ta famille avec qui t’es plus proche que d’autres. Pour être franc, je ne reste pas bloqué sur le passé et c’est pour ça que j’arrive à faire encore de la musique parce que j’ai vraiment envie de faire des choses nouvelles. J’ai une nouvelle vie, j’ai eu un enfant et je me suis marié. Il m’est arrivé pleins de choses dans la vie que j’ai envie de partager en musique.

Le Bondy Blog : Justement, dans le morceau « 16 novembre », tu évoques la naissance de ton fils. Qu’est-ce que la paternité a changé sur un plan personnel et artistique ?

Rim’k : Ça apporte une responsabilité énorme parce que tant que tu n’es responsable que de toi, ça va tu assumes ! Après quand on a la vie d’une autre personne entre les mains, c’est différent. On doit faire plus attention à sa propre vie pour être présent pour la vie de ses enfants. Sur le plan artistique, j’ai dû faire « le ménage » ! Il y a une période où je faisais tout : je rappais, je créais les beats, j’organisais les clips. Aujourd’hui, je me suis entouré d’une équipe pour pouvoir justement profiter plus de ma famille.

Les débats autour de l’immigration et de l’intégration sont des débats qui n’ont plus lieu d’être

Le Bondy Blog : Dans le titre « Immigri » en featuring avec YL vous évoquez tous les deux le fait qu’en France on vous considère comme algérien et inversement, français en Algérie, phénomène qui se ressent chez beaucoup d’immigrés et enfants d’immigrés. Qu’est-ce qui te pousse à te poser ces questions d’identité ?

Rim’k : Je pense qu’il y a un déni des politiques français au sujet des questions de l’immigration. Les débats autour de l’immigration et de l’intégration sont des débats qui n’ont plus lieu d’être. On est intégré depuis longtemps que ce soit les premières vagues d’immigrés d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique du Nord. On parle français, on nous a inculqué la culture française, nos enfants vont dans les écoles françaises, on paie des crédits, on roule en voiture française, si ça ce n’est pas être intégré (rires) ! Donc, je pense que c’est un faux débat puisqu’à la finale, on nous renvoie à nos origines. Quand on regarde nos origines justement, on se rend compte qu’on n’a pas grandi comme là d’où l’on vient. Forcément, c’est difficile de trouver sa place quelque part avec tout ça, c’est le sentiment qu’on peut ressentir même si on est fier d’où l’on vient et qu’on ne remet pas en cause nos origines. C’est ce que j’ai voulu raconter dans ce morceau.

Crédit photo : © Fifou

Le Bondy Blog : Tu te posais ces questions d’identité déjà plus jeune ?

Rim’k : Dans le titre « Dans la tête d’un jeune beurre » issu de mon premier album « Enfant du Pays », j’évoquais ces questions-là. Le problème c’est que le disque date de 2004… Ca prouve donc qu’en 14 ans, certaines choses n’ont pas évolué. Quand on voit encore certains te dire que tu n’es pas intégré, franchement c’est dramatique.

On nous parle des grandes avancées en faveur de la démocratie dans ce pays mais c’est comme si tout d’un coup, tout avait disparu !

Le Bondy Blog : Tu évoques également dans le morceau être toujours considéré comme un suspect aux yeux des autorités. Comment l’expliques-tu ?

Rim’k : Cela montre un rejet encore une fois. Par exemple, j’ai beaucoup voyagé aux Etats-Unis et là-bas, on te juge en fonction de ta classe sociale. Soit t’as des sous, soit tu n’en as pas, c’est assez clair, on ne s’attarde pas sur ta couleur. Ici, c’est pire parce que même si t’as des sous, on va te juger sur ta couleur, ton origine ou ta religion ce qui n’est pas normal. On nous parle de démocratie et des grandes avancées en faveur de la démocratie dans ce pays mais c’est comme si tout d’un coup, tout avait disparu !

Le Bondy Blog : L’Algérie est un thème récurrent dans ta carrière, on le voit avec des morceaux tels que « Tonton du Bled » ou des albums comme « Maghreb United » ou « Enfant du Pays ». Qu’est-ce que t’évoques ce pays aujourd’hui ?

Rim’k : L’Algérie, j’aimerais y finir ma vie parce que j’ai toujours été proche du pays. D’ailleurs, dès qu’on a eu du succès avec « 113 » on s’est rendu en Algérie, lors de notre première tournée. C’est un pays auquel je suis vraiment attaché et qui a une place dans mon cœur.

Il faut dire qu’aujourd’hui tu trouves des armes à feu pour pas grand-chose, c’est important d’en parler et de dénoncer que la situation n’évolue pas. Il n’y a aucune perspective d’évolution dans le quartier où j’ai grandi

Le Bondy Blog : Dans le morceau « Hall 13 », tu évoques les drames et les violences auxquels tu as fait face dans ta jeunesse à Vitry et qui subsistent encore dans certains quartiers. C’est important pour toi de raconter les drames de la rue après toutes ces années de carrière ?

Rim’k : Bien évidemment. Parce que certaines choses ont changé. Ce n’est pas parce que je n’y suis plus que je dois ne plus en parler, bien au contraire. J’ai eu la chance d’en être sorti et de voir que c’est de pire en pire donc c’est à moi de montrer tout ça. J’ai une tribune avec mes disques qui me permettent d’être écouté par des milliers de gens. Il faut dire qu’aujourd’hui tu trouves des armes à feu pour pas grand-chose, c’est important d’en parler et de dénoncer que la situation n’évolue pas. Il n’y a aucune perspective d’évolution dans le quartier où j’ai grandi que ce soit au niveau de l’emploi ou de l’éducation. Les écoles de chez nous n’étaient pas terribles, personnellement je suis perplexe à ce sujet. Aujourd’hui, on est adulte donc on a de meilleures relations avec les gens de la mairie, on arrive à faire bouger quelques trucs et créer des événements annuels pour la jeunesse. Mais ce n’est pas au niveau de la mairie qu’il y a un problème. Quand on discute avec les élus, on se rend compte que le problème vient de plus haut. Lorsque je vais les voir et qu’ils disent « Rim’k, ils vont encore nous couper 15 000 euros de budget cette année pour la culture, le sportif, le scolaire », tu comprends vite le fond du problème.

Malgré ce qu’on pense du rap et des préjugés, c’est un art qui a le cœur sur la main

Le Bondy Blog : Tu es le parrain d’Abbé Road avec un concert contre le mal-logement donné à la Cigale ce mercredi 17 octobre aux côtés de Sadek, Ninho et Vald. Qu’est-ce qui t’a poussé à t’engager pour cette cause ?

Rim’k : C’est le discours des représentants de la fondation de l’Abbé Pierre qui a été clair et qui m’a touché tout de suite. Je sais ce que c’est de vivre dans une situation précaire, j’ai grandi dans une grande famille à Vitry qui est loin d’être une ville aisée donc ça m’a tout de suite ému et touché. J’ai eu envie de leur filer un coup de main à ma manière. Je l’avais déjà fait auparavant pour d’autres associations et j’ai été fier que la fondation fasse appel à moi. Mais j’essaie également de faire des actions avec eux et pas seulement de faire un concert pour récolter des fonds. J’ai envie de mettre en lumière le fait que quatre millions de personnes en France sont mal-logées. Par mal-logés, je ne parle pas que dans les quartiers populaires mais aussi dans les zones rurales, c’est pour ça que faire une programmation avec Sadek, Ninho et Vald qui sont de jeunes artistes me tenait à cœur.

La fondation Abbé Pierre m’a sollicité pour parrainer l’opération, j’ai tout de suite dit oui. Puis, dix minutes après j’ai appelé les rappeurs et ils m’ont tous dit oui en moins de dix minutes également, tout s’est fait en moins d’une heure !

Le Bondy Blog : En invitant ces trois rappeurs, penses-tu que c’était le moyen idéal pour faire passer le message et sensibiliser le plus de personnes à cette cause ?

Rim’k : Les associations et les fondations de ce type n’ont pas autant de soutiens qu’on le pense. Malgré ce qu’on pense du rap et des préjugés, c’est un art qui a le cœur sur la main. On a prouvé à maintes reprises qu’on pouvait aider des associations ou des missions humanitaires. Ils m’ont sollicité pour parrainer l’opération, j’ai tout de suite dit oui. Puis, dix minutes après j’ai appelé les rappeurs et ils m’ont tous dit oui en moins de dix minutes également, tout s’est fait en moins d’une heure !

La disparition de DJ Mehdi a vraiment été un grand coup pour 113

Le Bondy Blog : Le 13 septembre 2018 marquait le septième anniversaire de la disparition de DJ Medhi, quels souvenirs te reste-t-il de lui ?

Rim’k : Ce n’est pas quelque chose sur laquelle j’aime m’étaler parce qu’il y a encore des cicatrices ouvertes. Il est parti jeune et avec tellement de talent. Il a toujours été le quatrième membre de 113 et ceux qui ont été en relation avec le groupe de près ou de loin le savent. Sa disparition a vraiment été un grand coup pour le groupe. Il y avait une réelle alchimie entre nous, ne serait-ce que le morceau « Tonton du bled » on l’a fait quasiment sans se parler, ce sont des choses qui sont venues naturellement et pourtant ça sonnait nouveau et moderne. Il sera toujours le quatrième membre du groupe.

Je pense qu’à l’avenir, il y aura beaucoup plus de rap au cinéma. On voit de plus en plus de rappeurs sollicités dans des petits rôles donc ça vient petit à petit. A nous le cinéma, inchallah 

Le Bondy Blog : Kery James faisait récemment part de son envie réaliser un biopic autour de la Mafia K’1 Fry, quel est ton avis là-dessus ?

Rim’k : Je pense qu’aujourd’hui le rap et le cinéma sont très liés, Mafia K’1 Fry est une icône du rap français et en est un pilier, je dis ça en toute humilité bien sûr (rires) ! Donc, ce n’est pas étonnant qu’il y ait des envies, des projets de films qui se montent, après ça peut venir de l’un des membres. Ce n’est pas la première fois qu’on nous parle d’un projet de film autour de nous puisque notre histoire n’est pas commune dans l’histoire du rap français. Certains réalisateurs comme Mathieu Kassovitz ou Romain Gravas qui a réalisé « Pour ceux » nous ont déjà parlé de ça. Pour l’instant, il n’y a rien de concret mais je pense qu’à l’avenir, il y aura beaucoup plus de rap au cinéma. On voit de plus en plus de rappeurs sollicités dans des petits rôles donc ça vient petit à petit. A nous le cinéma, incha’Allah ! (Rires).

Propos recueillis par Felix MUBENGA

Articles liés

  • « Freda » : Ôde à la résistance haïtienne et féminine

    Présenté dans la catégorie Un Certain Regard et deuxième film haïtien à être présenté au festival de Cannes depuis 1993, Freda est un film important et immersif sur la jeunesse féminine haïtienne telle qu’elle est. Analyse et interview de la réalisatrice Gessica Généus.

    Par Farah El Amraoui
    Le 18/10/2021
  • « Reconnaître le 17 octobre 1961 c’est reconnaître les autres combats contre un système d’impunité »

    Le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 n'est toujours pas reconnu comme un crime d'État. Malgré les déclarations d'Emmanuel Macron, la France ne se considère toujours pas responsable d'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale. Fabrice Riceputi, historien, revient sur cette nuit sanglante et rappelle les enjeux d'une reconnaissance encore loin d'être gagnée. Entretien.

    Par Amina Lahmar
    Le 17/10/2021
  • 007 : les femmes ne sont pas qu’un matricule

    Sorti cette semaine, Mourir peut attendre est le 25ème opus de la série James Bond. Le dernier avec Daniel Craig dans le rôle éponyme d'une série qui a alimenté la polémique sur les questions de représentation ethnique et de genre. Félix Mubenga a vu le film, et salue la place des héroïnes jouées par Lashana Lynch et Ana De Armas. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 07/10/2021