Vêtue de noir mais drapée dans ses yeux clairs et son sourire lumineux, Catherine Weil Sinet m’accueille dans les locaux chaleureux de Siné Mensuel et Siné Madame, les deux journaux pour lesquels elle officie en tant que directrice de la publication. En ce lundi grisonnant d’un automne déjà bien entamé, l’heure est aux préparatifs du sixième numéro de Siné Madame qui sort le surlendemain. « C’est peut-être le dernier, se désole-t-elle. Je ne sais pas trop pourquoi ça a plongé après l’été. On m’a expliqué que c’était parce que Chirac était mort et que les gens ne se sont intéressés qu’à cela ». Perplexe, elle n’y croit pas : « Je n’ai eu que de bons retours dessus pourtant ».

Si elle donne la priorité à Siné Mensuel, Catherine Weil Sinet est très attachée à Siné Madame. « J’avais envie d’accoucher de quelque chose, à mon âge ! ». L’idée mijote des années dans un coin de son esprit, et puis, au détour d’une réunion entre autrices et dessinatrices, d’une franche rigolade sans tabous – « on s’est marrées comme des dingues » – les grandes lignes du journal sont conçues. Traitant de sujets de sociétés cruciaux (la parité, l’éducation, la santé) ou habituellement abordés sur le ton des confidences et dans le secret de l’aparté (les rapports hommes-femmes, la séduction, l’andropause, le corps), Siné Madame pourrait apparaître impudique.

Au contraire, la seule impudeur est celle du silence, du déni ou de la minimisation qui pèse sur ces interrogations pourtant universelles. Cette hypocrisie, Catherine Weil Sinet a consacré l’entièreté de sa vie à la combattre. Pas par militantisme, mais parce qu’il doit en être ainsi : « On m’a beaucoup reproché de ne pas utiliser le terme de journal féministe. Je l’ai fait exprès, surtout au début. Parce que justement, je ne voulais pas qu’on nous assimile à ce cliché négatif du féminisme que j’ai pu connaître dans les années 70, cette image de ‘coupeuses de couilles’ ». Elle rectifie donc : « Bien sûr que je suis féministe, bien sûr que ce journal est féministe. Mais il est fait pour les hommes. Presque même avant tout pour eux ! Ce sont des questions qui doivent circuler entre nous tous, qu’importe nos genres ».

J’étais en rébellion et pas politisée du tout

Si la libération de la parole des femmes est collective, elle naît d’abord d’une lucidité intime, d’une expérience individuelle. « Moi, je suis une emmerdeuse née », commence-t-elle. Père catholique, mère juive, le dialogue familial est verrouillé, encadré, normé, parce que c’est l’époque qui le voulait, explique Catherine, « je suis née dans un temps où les femmes ne pouvaient pas voter, n’avaient pas le droit à un compte en banque et ne pouvaient pas avorter ». Ses parents se marient jeunes, font des enfants ; « je me demande pourquoi ils en font fait d’ailleurs ». Grandissant dans les pensionnats et les écoles strictes, entre l’Angleterre, l’Allemagne et la région parisienne, l’adolescente apprend les langues et plonge, tête bêche, dans la littérature. « Un rat de bibliothèque, martèle-t-elle. J’ai lu, j’ai lu, j’ai lu », elle qui adore s’asseoir, doux plaisir solitaire, dans le salon de la maison de Victor Hugo de la place des Vosges.

« J’étais en rébellion et pas politisée du tout ». Son aspiration irrépressible pour la liberté rencontrera son formidable besoin d’amour. A dix-huit ans, elle épouse « un intello, beaucoup plus âgé (qu’elle) », parce que pour échapper à la famille, pour « se casser de leur milieu, c’est ce que les filles faisaient ». Puis, les voyages, encore, entre l’Espagne et l’Italie, le mariage qui ne dure que quelques mois, l’épreuve de l’avortement et se retrouver seule, à vingt ans avec sa petite fille, enfant d’un autre lit, à élever. Catherine Weil Sinet a eu les reins solides. « Il a fallu que je travaille », raconte-t-elle. Grande amie de Jacqueline, personnalité déterminante dans son parcours et femme de Marco Ferreri, célèbre réalisateur italien, la jeune maman vivote de piges, de traductions, d’apparitions dans deux-trois films. Basée en Italie, Catherine déménage beaucoup, se laisse porter le milieu intellectuel et artistique qu’elle fréquente et crée un journal féminin, Ragazza Pop, à destination des jeunes filles, « j’vous dis pas… dans l’Italie où tout était interdit ! ». Un tourbillon.

C’est à Cannes que son destin se liera à celui du dessinateur Siné, lors de la projection d’un film de Marco Ferreri, justement. « Je débarquais des Baléares, avec pour seuls bagages ma petite robe, ma culotte et ma fille sous le bras, c’est tout. C’était le mois de mai, c’était durant le festival. Il m’a vaguement dragouillé mais j’avais autre chose à penser ». Des mois après, elle est à Paris et Jacqueline l’appelle pour un dîner chez Castel. « Elle m’emmerde tellement au téléphone que je débarque vers minuit. Je la vois avec un mec et je pense qu’elle m’a fait venir pour lui servir d’alibi. Elle me dit de patienter. Et là, je vois un espèce de truc débouler l’escalier, rond comme une pelle ! C’était Siné ! Il se présente et me rappelle l’épisode de Cannes. Je lui dis que pour un homme soi-disant intéressé, il n’a rien fait pour me revoir ! ». Ses yeux brillent à l’évocation de ce souvenir, sûrement maintes fois raconté, mais hé ! Les jolis films, on se les repasse sans compter, vous savez. « Il m’a répondu ‘Vous rigolez ?’ Et là, il sort le carnet de toutes mes adresses et mes numéros. Je lui demande pourquoi il n’a jamais écrit, s’il était fou de moi comme ça ? Il avoue que c’est parce qu’il n’a jamais osé ». Il était très tard le soir ou beaucoup trop tôt le matin. Catherine, sur un air de défi, lui donne rendez-vous dans un café, rue de Rennes à 8h30 du matin, précisément. « J’ai pensé, alors lui, jamais il va se pointer. Mais il est venu, rasé, douché, parfumé. On ne s’est plus quittés ».

Il ne me raccompagnait pas chez ma mère parce qu’elle habitait à Neuilly

Siné la sécurise en un geste désintéressé et absolu, celui d’être fol amoureux d’elle. Lui, « prolo de chez prolo » et elle passeront cinquante années l’un avec l’autre, adopteront un garçon, s’installeront à Noisy-le-Sec, « alors qu’il trouvait qu’être propriétaire, c’était dégueulasse ! » s’esclaffe-t-elle. « Mon mari était très rude, très engagé, mais très drôle et très amoureux. Il me disait ‘J’adore les bourgeoises, elles sentent tellement bons’ ! ». Et si Siné avait des principes – « il ne me raccompagnait pas chez ma mère parce qu’elle habitait à Neuilly et il ne voulait pas mettre un pied dans cette ville » –, Catherine demeure déterminée à mener sa barque qu’importe le sens du courant : « Un jour, on m’a proposé un contrat pour diriger des magazines féminins au Brésil. La veille, je m’étais disputé avec Siné. J’ai dit oui au contrat et signé le papier sur un coin de table. Mais on a vite regretté tous les deux ». Tellement fort que Siné est allée la chercher au Brésil. Pour qu’elle revienne.

« Ça a toujours été comme ça » que son chemin se trace, « à la volée ! ». Autre exemple fameux, en 1981, elle répond à un simple coup de téléphone. Michel Polac est au bout du fil et peine à organiser son émission Droit de Réponse avec l’équipe de Charlie Hebdo. « Je lui ai dit ‘Mais attends !’ Bob travaille là-bas et j’y passe à tous les bouclages, je te fais ça en deux minutes ! ». Il lui dit de venir tout de suite. Et elle s’activera dans les coulisses pendant six ans. Cette spontanéité a également présidé à la mise en route de Siné Hebdo en 2008, « s’il n’y avait pas eu tout ce barouf avec Charlie Hebdo, je serai restée tranquillement à la retraite ! ».

Siné Madame semble avoir une genèse moins imprévue et accidentelle. Elle relève davantage d’une nécessité de transmission car, comme elle le précise, « je voulais qu’on parle aux hommes, on ne s’en sortira jamais si on ne les éduque pas correctement ». Elle développe son propos, « il n’y a pas à tortiller… On élève les gosses. Comment peut-on en faire des machos ? Moi-même j’ai élevé un garçon. Jamais je n’ai pris la peine de lui parler des femmes, de leurs corps, de leurs droits, alors que je lui ai bien appris à faire le ménage, le repassage et à être autonome. On dit quoi aux filles ? Fais attention ? Mais est-ce qu’on dit clairement aux garçons qu’il ne faut pas violenter ? C’est ça qu’il faut inverser ».  Elle soupire, fataliste : « On voulait peut-être en faire un dossier dans le prochain numéro… s’il y a un prochain numéro ».

Je n’ai jamais supporté les injustices

Les femmes ont tant à apprendre aux hommes. C’est le propos de Siné Madame. Catherine, malicieuse, réfléchit et signe : « Apprendre à partager, notamment ! ». Elle suit l’actualité d’un œil inquiet, « le grand enjeu, c’est le climat. Pour moi je m’en fous désormais, mais je suis désespérée pour vous. Ça fait tellement longtemps qu’on hurle dans le désert. On emprunte pour les banques mais pour sauver la planète non ? J’ai un copain, il a une théorie, que les riches veulent rester entre eux puisque, de toute façon, pour se sauver eux, ils trouveront bien un truc, donc tant pis pour les pauvres… On est retournés à Zola, quelque part ! ».

Elle regrette de ne plus pouvoir se rendre dans les manifestations pour papoter et prendre la température de la rue, à cause des gaz lacrymogènes qu’elle doit éviter. Mais Catherine Weil Sinet ne cesse de s’animer et de chercher l’émulation, l’échange et les causes à défendre. « Je me suis aperçue que j’ai toujours été comme ça, souligne-t-elle. Je l’avais en moi quelque part. Je n’ai jamais supporté les injustices, le racisme, tout ça m’horripile : ce qu’on peut faire de mauvais aux femmes, aux hommes, à tous ». Cet entretien de deux heures en sa compagnie aurait pu s’étirer jusqu’au soir, généreusement rempli d’histoires truculentes, insolentes, douces ou tendres à l’image de celle qui les conterait. Le débat serait riche, l’inspiration serait vitale. Parce qu’ainsi va Catherine Weil Sinet depuis qu’elle est, « quand le train passe, je le prends et je descends aussi vite si ça ne me plaît pas. Mais jamais je ne laisse passer quelque chose. Jamais ».

Eugénie COSTA

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