Il y a un jacuzzi, et dans le jacuzzi, une femme lovée dans les bras mouillés de son mari. Patrick (Vincent Cassel), en peignoir blanc, arrive. Il ouvre son peignoir. Il pisse dans le bain. Puis s’y glisse. Le couple est terrorisé. La femme s’agrippe davantage à son mari. Patrick, dans l’eau qui fait de grosses bulles, se masturbe. Il éjacule, devant eux. Un sourire narquois se dessine sur son visage. Voilà l’une des scènes du premier film de Romain Gavras, « Notre jour viendra », actuellement à l’affiche.

On pose le décor. Un village du nord de la France. Des maisons en briques rouges, le ciel gris. La pluie. La vie est morne, laborieuse. Là-haut, du moins là-bas, la vie paraît sans vie. L’intérieur des maisons se ressemble. Les murs tapissés de papiers peints, les tournesols des tableaux accrochés aux murs ont fané au fil des années et les cadres des photos sont fendus.

On entend des cris. On voit alors Rémy (Olivier Barthelemy), grand ado introverti, homosexuel refoulé, moulé dans un jogging. Sa sœur, 17 ans, montre ses nichons à la webcam, sa mère gueule. Des cris stridents venus de loin, comme pour dire qu’il y en a assez, que ça peut plus durer, tout ça. Une porte claque. Rémy s’en va. Le voyage commence ainsi.

Une porte qui claque et Rémy qui fuit. Il part ailleurs, loin d’ici, loin de la gamine nymphomane et de la mère hystérique. Il court, sous la pluie, dans la nuit. Débarquée de la pénombre, une voiture s’arrête prêt de lui. C’est Patrick, un psy déprimé par les radotages de ses patients. Patrick, le camarade de fuite de Rémy, celui qui s’imposera comme son maître de vie.

Rémy monte dans la bagnole. Ils vont voguer dans les vents de la liberté. Se poussant à des extrêmes surprenants. Inséparables, ils se promettront de conquérir la Terre pour prendre leur revanche sur la vie. Depuis qu’ils sont petits, la vie, cette chienne, n’avait pas été gentille. Oui, Rémy et Patrick sont roux. Mais roux comme ils auraient pu être noirs, arabes ou pédés dans un environnement où l’on n’aime ni les Noirs, ni les Arabes ni les pédés.

Roux, « issus d’une minorité » comme on dit aujourd’hui, qu’on moque ou maltraite parfois. Rémy et Patrick, roux, vont donc partir dans un pays lointain, en quête de liberté. Ils trouveront, par hasard, leur eldorado : l’Irlande, où les roux sont à l’abri des préjugés. De là commence une course loufoque et trash jusqu’aux portes de l’Irlande. Romain Gavras n’y va pas de main morte. On bouffe du sang, on voit du feu, on se frotte à la violence des armes, au bruit des balles.

Les personnages ne tiennent plus en place, se rasent le crâne et les sourcils. Gros plans sur les coupures du rasoir sur leurs peaux blanches. Du sang qui coule sur leurs visages. Durant une heure et des longues poussières de minutes, le spectateur, ce voyeur, s’agite. Les plus sensibles ferment les yeux. Les plus hardis poussent des gémissements d’horreur.

Pourtant, « Notre jour viendra » n’est pas un film d’horreur. Il est peut-être une fiction barrée dans la fiction la plus dégueulasse qui soit, mais il est, et se veut, avant tout un message : les marginaux ne vivent leur vie qu’en pétant les plombs. Issu du collectif Kourtrajmé, Romain Gavras choque et frappe, de nouveau, le spectateur. C’est sa marque de fabrique (voir son clip « Stress » du groupe Justice, censuré à sa sortie). Dirigeant à merveille ses acteurs Cassel et Barthélemy, Gavras réussit à nous emmener dans son roadmovie expérimental. Même si, parfois, largués, on ne comprend plus où ça va. On ne sait d’ailleurs plus trop pourquoi on y va. Mais on y va, parce qu’on fait confiance au « che » Gavras.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Le site du film, cliquer ICI

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